Les conséquences de la pollution sur le règne animal ne sont plus à démontrer. Mi-août, des chiens errants devenus bleus faisaient la colère d’associations de protection des animaux dans une zone industrielle proche de Bombay, dans l’ouest de l’Inde. Loin d’être un canular, ces pauvres bêtes avaient seulement nagé dans une rivière polluée par du colorant. Si ce changement de couleur n’est que transitoire pour les chiens bleus, pour d’autres espèces, la transformation est définitive.

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En effet, d’après une étude publiée récemment dans la revue Current Biology, le serpent de mer annelé serait sujet à un changement de coloration durable, destiné à s’adapter à la pollution humaine. Un phénomène qui concerne aussi d’autres espèces vivantes, mais dont les mécanismes restent à élucider.

Très répandu dans l’océan Indo-Pacifique, ce serpent de mer est d’ordinaire de couleur crème, cerné de larges anneaux noirs. Mais il arrive que certains individus soient entièrement noirs. En étudiant cette espèce, des chercheurs ont remarqué quelque chose d’inhabituel: la forme noire était beaucoup plus fréquente dans des lieux d’activité humaine, près de villes ou d’une base militaire.

L’exemple fameux du papillon de nuit

Pour arriver à ce constat, ils se sont basés sur des données enregistrées pendant plus de treize ans. Ils ont comparé la couleur de quelque 1400 serpents observés en Nouvelle-Calédonie et en Australie. Selon les chercheurs, les disparités de colorations observées s’expliqueraient par des différences dans l’exposition des serpents de mer à la pollution. Un phénomène déjà observé chez d’autres animaux, que ce soit dans les airs ou dans l’eau, et qualifié de «mélanisme industriel».

Exemple fameux, prisé des livres de biologie, la phalène du bouleau était à l’origine un papillon de nuit de couleur claire. Mais au cours du XIXe siècle, la pollution a favorisé les individus de couleur foncée, moins visibles pour les prédateurs sur les troncs noircis des arbres. A proximité des centres industriels anglais la plupart des phalènes étaient alors de couleur noire. Un tel mécanisme est-il aussi à l’œuvre chez les serpents de Nouvelle-Calédonie?

En perdant leurs plumes, les pigeons pourraient se débarrasser des éléments chimiques nuisibles plus efficacement

Claire Goiran, auteure principale de l’étude parue dans Current Biology et biologiste à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, s’est inspirée d’une publication parue en 2014 au sujet d’une tout autre espèce, le pigeon, en ville de Paris. Elle indiquait que par rapport aux plumes de couleur claire, les plumes sombres du volatile renfermaient davantage de zinc et d’autres polluants, car la mélanine, responsable de la couleur foncée du plumage, pouvait se lier aux polluants. Cela suggérait que le plumage de couleur sombre, dit mélanique, pouvait être un avantage sélectif chez les animaux vivants dans des milieux pollués. De fait, en perdant leurs plumes, les pigeons pourraient se débarrasser de ces éléments chimiques nuisibles plus efficacement.

Goiran et ses collègues se sont demandé si une chose similaire pouvait se produire chez les serpents de mer. Ils ont donc mesuré les concentrations de polluants comme le zinc ou l’arsenic contenues dans les mues des serpents. Comme prévu, elles étaient plus élevées chez les serpents de milieux urbanisés, mais également dans les peaux sombres en comparaison aux peaux claires. Les auteurs ont donc suggéré que la mélanine présente en grande quantité dans la peau noire des serpents marins urbains leur serait avantageuse. Elle leur permettrait de se débarrasser des polluants chaque fois qu’ils muent.

Avantages multiples

Selon Laurent Keller, professeur de biologie évolutive à l’Université de Lausanne, les choses peuvent être plus compliquées que ça. «Dans d’autres espèces, il a été observé que le taux de mélanine est associé avec le comportement de l’animal. Un individu mélanique sera généralement plus territorial et plus agressif. Avec cette étude, on ne peut pas exclure le fait qu’un autre facteur, comme le comportement, explique la répartition des individus entre milieux pollués ou non. Par ailleurs, même si la peau noire contient plus de polluants, ça ne veut pas dire que le serpent en est débarrassé. Sa mélanine en a peut-être tout simplement stocké davantage en provenance de l’extérieur de l’animal, mais pas forcément de l’intérieur.»

Le mélanisme a malgré tout certains avantages prouvés. «Dans des eaux troubles, il permet de se camoufler plus facilement et d’échapper aux prédateurs, explique Sylvain Dubey, herpétologue au bureau d’écologie appliquée Hintermann & Weber. Pour les serpents terrestres, la couleur noire apporte un avantage thermique. J’ai par exemple observé que des vipères aspics noires peuvent se réchauffer plus vite au soleil et vivre en montagne ou en forêt, dans des milieux frais et humides, d’ordinaire peu favorables aux reptiles.»

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