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Arrêter les tests systématiques, les mesures d’isolement ou encore le traçage des cas contacts et considérer le Covid-19 comme la grippe: dans ces réflexions, le gouvernement espagnol n’y va pas par quatre chemins. «Nous travaillons depuis des mois sur la nécessité de répondre avec de nouveaux instruments à l’évolution du Covid-19, de la pandémie que nous avons connue vers une maladie endémique», a déclaré le 10 janvier le chef du gouvernement Pedro Sanchez, à l’antenne d’une radio espagnole.

De son côté, le premier ministre britannique Boris Johnson annonçait, ce mercredi 19 janvier, que le 27 janvier sonnerait la fin de l’essentiel des restrictions liées au Covid-19, avec pour argument que cette pathologie devenant endémique, il était temps de remplacer «les obligations légales par des conseils et des recommandations».

Si le débat sur la fin, ou non, de la pandémie va certainement prendre de l’ampleur à mesure que la vague Omicron s’amenuisera, sur quels indicateurs, au juste, peut-on estimer que la crise sanitaire telle que nous la vivons aujourd’hui touche à son terme? A qui reviendra le rôle, in fine, de déclarer le passage au stade de l’endémie? Quelles mesures seront encore nécessaires une fois la crise passée? Réponses en quatre questions:

Comment la pandémie prendra-t-elle fin?

«De façon formelle, on peut dire que la pandémie prendra fin lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclarera que c’est le cas, de la même manière que c’est elle qui a annoncé le début de la pandémie en mars 2020, explique Julien Riou, épidémiologiste à l’Université de Berne. Mais en pratique, c’est un peu plus compliqué que cela. Une pandémie est une épidémie qui s’étend au monde entier, ce qui est une définition assez floue. Le SARS-CoV-2 va très probablement continuer de circuler à l’échelle globale pour les années à venir, avec des hauts et des bas en fonction de l’immunité des populations et la survenue de nouveaux variants. Si l’on s’en tient à cette définition de base, tant qu’il y aura des résurgences régulières un peu partout sur la planète, on pourra continuer à parler de pandémie. Ce n’est toutefois pas entièrement satisfaisant. La circulation continue du SARS-CoV-2, avec une immunité vaccinale ou naturelle protégeant la majorité des gens contre les formes sévères, pourrait aussi être qualifiée d’endémie.»

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Il est en effet important de se rappeler que même si l’OMS devait déclarer, tôt ou tard, la fin de la pandémie, cela ne signifierait pas pour autant une éradication totale du SARS-CoV-2. «Au contraire, la fin [de la pandémie] viendra lorsque de nouvelles infections se produiront à un rythme assez constant, par opposition aux grandes vagues imprévisibles que nous avons connues jusqu’à présent» peut-on lire dans un article publié le 18 janvier dans New Scientist. C’est à ce moment-là que le virus deviendra endémique. En d’autres termes, le virus se propagera toujours, mais en moyenne, chaque personne porteuse du virus n’en infectera qu’une autre, avec pour corollaire que moins de personnes seront hospitalisées, décéderont ou développeront un covid long.

Outre l’aspect purement épidémiologique, la transition vers l’endémie dépendra aussi des réponses apportées par les gouvernements et de l’attitude de la population face au Covid-19. «Il n’y aura pas un moment précis où cela changera, cela sera progressif», pointe notamment le professeur Graham Medley, expert en modélisation des maladies infectieuses à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, sur le site du quotidien britannique Evening Standard.

Quels indicateurs seront pris en compte?

Déclarer la fin d’une pandémie est loin d’être évident. Dans les colonnes de Slate, Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, esquisse un élément de réponse: «Nous pourrions peut-être dire que la pandémie sera terminée quand le R effectif (RE) sera inférieur à la valeur 1 pendant un temps suffisamment long à déterminer, sur tous les continents, dessinant alors une situation qui nous permette de lever toutes les mesures sanitaires. C’est-à-dire que nous serions sortis de la pandémie dès lors que nous pourrions revivre comme avant, ou presque, sans que les chiffres ne s’envolent à nouveau.»

Le variant Omicron ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt

Dominique Garcin, professeur associé au Département de microbiologie et de médecine moléculaire, Université de Genève

«Ce qui semble le plus important, c’est de considérer le moment où l’impact du Covid-19 sera à un niveau tel que l’on pourra se passer de toutes les mesures ou presque, appuie également Christian Althaus, épidémiologiste à l’Université de Berne. Cela risque de prendre encore un certain temps, et nous devrons probablement porter des masques l’hiver prochain, mais il sera possible, progressivement, de lever de plus en plus de mesures.»

Le critère de la saturation des structures hospitalières sera également fondamental. «Si l’on arrive à reprendre une vie normale sans que les hôpitaux soient débordés, alors nous pourrons dire que nous avons atteint le stade endémique», déclarait Tanja Stadler, lors d’un point presse de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), le 11 janvier dernier.

«Le seul juge de paix, de mon point de vue, est la saturation ou le risque de saturation du système de santé. Cet aspect représente un invariant de cette pandémie, analyse de son côté Dominique Garcin, professeur associé au Département de microbiologie et de médecine moléculaire de l’Université de Genève. C’est donc ce baromètre-là, avant toute chose, qui devrait être pris en compte.»

Le variant Omicron va-t-il nous conduire sur la voie de l’endémisation?

Deux ans de pandémie nous ont désormais appris à ne pas trop anticiper face à un virus déjouant régulièrement les prédictions. Cependant le variant Omicron, de par sa grande transmissibilité et le nombre d’infections massives qu’il provoque un peu partout sur la planète, pourrait, selon certains experts, nous apporter un certain répit d’ici quelques semaines, si ce n’est, peut-être, nous faire rentrer dans une forme de stabilisation.

En cause: l’immunité acquise par une large partie de la population mondiale — soit en raison d’une infection naturelle, de la vaccination, soit des deux —, qui pourrait non seulement permettre de diminuer les taux de transmission du SARS-CoV-2, mais aussi entraîner un ralentissement de l’accumulation des mutations du virus.

«Il n’est pas exclu que le variant Omicron puisse provoquer non seulement la dernière grande et exceptionnelle vague de Covid-19, mais puisse également représenter un premier pas vers une endémisation du virus dans la population humaine avec comme corollaire une baisse de sa virulence, confirme de son côté Dominique Garcin. Quoiqu’il arrive la situation ne sera pas la même après ce «tsunami viral.»

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Si Omicron représente un pas dans la bonne direction, en raison de sa gravité moindre dans une grande partie des cas, il est tout de même à espérer que de nouveaux variants, plus virulents, ne lui succèdent pas. Un scénario loin d’être impossible, selon Adam Kucharski, professeur associé d’épidémiologie des maladies infectieuses à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, qui avertissait sur Twitter que l’évolution du SARS-CoV-2 jusqu’à présent rendait difficile l’anticipation de la trajectoire future du virus. «Lorsque les infections évoluent pour échapper à l’immunité, nous nous retrouvons généralement avec un arbre évolutif […] où les nouveaux variants remplacent séquentiellement leurs lignées de variants «parents», mais jusqu’à présent nous n’avons pas vu ce schéma pour le SARS-CoV-2. Omicron n’est pas issu de la lignée Delta et Delta n’est pas issu des lignées Alpha, Beta ou Gamma.» Le doute subsiste donc quant à savoir si Omicron permettra réellement de nous sortir de la pandémie. «Cette incertitude illustre l’importance d’avoir une bonne couverture de surveillance de la variation génomique du SRAS-CoV-2 à l’échelle mondiale», relève encore Adam Kucharski.

Pour Dominique Garcin, Omicron «ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt». «La circulation d’Omicron ne semble pas ou peu interférer avec celle du variant Delta, ce qui nous impose une certaine humilité quant à l’avenir et un retour à la vie normale. Néanmoins, il faut garder en tête que la vaccination, et probablement les rappels que nous devrons faire, protège réellement contre les formes graves. Lorsque l’on ajoute cet élément à l’immunité naturelle de la population due aux multiples passages du virus, cela devrait très logiquement nous amener à apprendre à vivre avec lui, ce qui pourrait prendre du temps pendant lequel d’autres variants pourraient sévir.»

Que faudra-t-il mettre en place?

Lorsque l’on parle d’endémicité, nombreux sont ceux à comparer le Covid-19 à Influenza. Vivrons-nous bientôt avec le SARS-CoV-2 comme nous vivons déjà avec le virus de la grippe? Dans tous les cas, «vivre avec» ne signifiera pas une absence totale de mesures.

En ce sens, les autorités sanitaires espagnoles ont d’ores et déjà annoncé préparer un «nouveau modèle de surveillance de l’épidémie visant à traiter le Covid-19 comme une maladie respiratoire aiguë de plus, en appliquant une méthode similaire à celle utilisée pour le suivi de la grippe», comme le soulignait le quotidien Le Monde le 13 janvier. Dans ce système, il ne sera plus question de compter les cas, ni de faire des tests systématiques, mais de passer à un système de «sentinelles», qui s’appuie sur les déclarations issues d’un réseau de médecins généralistes, d’hôpitaux ou de centres de santé, tous chargés de fournir des données statistiques extrapolables à l’ensemble du pays et permettant de suivre l’expansion de la pathologie.

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«Pour pouvoir nous projeter dans un retour à la normalité et donc une situation d’endémicité, il est important de préparer cette phase, observe Yolanda Müller Chabloz, médecin de santé publique à Unisanté à Lausanne et membre de la Commission des programmes Sentinella, qui fait partie du système de surveillance des maladies transmissibles aiguës en Suisse. Tant qu’il y aura des mesures individuelles dépendantes de résultats de tests, comme les isolements, les certificats ou les restrictions au voyage, les tests individuels continueront à être pratiqués et donc comptabilisés pour la surveillance. Par contre, une fois que ces mesures seront arrêtées, on pourra tout à fait imaginer le retour à une surveillance de type sentinelle uniquement.»

Pour l’épidémiologiste Julien Riou, la question de la surveillance du SARS-CoV-2, ainsi que ses variants sera encore plus importante que celle de la grippe, déjà centrale. «Il faudra sûrement investir et développer ce système afin de pouvoir s’y fier entièrement. De même, il faudra également coupler cela avec d’autres aspects, comme un renforcement du système hospitalier en temps de résurgence, la prévention et l’éducation, mais aussi des rappels vaccinaux réguliers afin d’éviter les formes graves au sein des populations vulnérables et pour tous ceux souhaitant éviter les formes longues ou sévères ou tout simplement protéger leur entourage.»