Un premier chacal, photographié dans les Préalpes. Une première meute de loups, repérée dans les Grisons. De premières traces de loutre, découvertes en Valais. Des naissances de lynx, survenues pour la première fois sur le Plateau. Un ours peu farouche, en balade dans les Grisons. L’actualité de ces dernières semaines a été éloquente: les carnivores sauvages prospèrent aujourd’hui en Suisse comme ils ne l’avaient plus fait depuis un bon siècle. Chef de la section Chasse, faune sauvage et biodiversité en forêt de l’Office fédéral de l’environnement, Reinhard Schnidrig décortique le phénomène.

Le Temps: Les carnivores sauvages se portent bien aujourd’hui en Suisse…

Reinhard Schnidrig: Oui. Toutes les espèces se développent d’une façon ou d’une autre. L’ours revient chaque année à la belle saison – l’un d’entre eux a même hiberné chez nous il y a deux ou trois ans. Le loup a commencé à se reproduire sur territoire helvétique. Le chacal doré, qui est remonté du Proche-Orient par les Balkans, a fait son apparition. Le lynx gagne du terrain en direction des Alpes centrales et orientales, tout en se faisant un peu plus présent sur le Plateau. Le chat sauvage compte des effectifs plus nombreux que prévu. La loutre, qui s’approche par la France, l’Allemagne et l’Autriche, vient de pointer le bout de son museau. Et les renards se multiplient dans les villes, où ils se montrent de moins en moins farouches.

– Comment expliquez-vous la prolifération de ces animaux?

– Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que ces animaux, sauf le renard, sont désormais protégés. Et ce aussi bien en Suisse que dans tous les pays avoisinants. Un second motif est qu’ils disposent ici des habitats dont ils ont besoin. Ils peuvent très bien vivre à proximité de l’homme. L’important pour eux est de ne pas être trop dérangés. Et la forêt a regagné du terrain, au point de recouvrir un tiers du pays. Une troisième cause est la présence de grandes quantités de nourriture, notamment d’ongulés comme le cerf, le chevreuil et le chamois, qui se sont multipliés ces dernières décennies. L’alimentation ne risque de manquer qu’à la loutre, qui se nourrit l’hiver de poissons de rivières, devenus peu nombreux. Enfin, le réchauffement climatique joue un certain rôle, en accroissant les chances de survie du chat sauvage en hiver et en favorisant l’arrivée du chacal.

– Au sein des espèces effectuant leur retour en Suisse, quels genres d’individus arrivent en premier?

– Ce sont systématiquement de jeunes mâles. Les femelles ne viennent qu’après. Le phénomène a été particulièrement bien documenté pour le loup. Pendant une dizaine d’années, seuls de jeunes mâles ont été recensés. Puis, voilà environ six ans, des femelles sont apparues. 2012 marque le couronnement de cette évolution avec de premières naissances. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Les loups ne peuvent que se multiplier maintenant. Les femelles sont plus sédentaires que les mâles et elles ont donc toutes les chances de rester là où elles vivent. Les mêmes comportements se retrouvent chez les ours. Pour l’instant, seuls des mâles ont franchi la frontière. Les femelles ne sont pas loin mais elles n’ont pas encore fait le pas.

– Quel effet la présence de ces prédateurs a-t-elle sur la faune?

– Elle a des effets bien visibles. Le premier est un changement de comportement des proies potentielles qui deviennent sensiblement plus farouches. Le second est une réduction des effectifs de ces mêmes espèces. Tant que l’habitat naturel est bon, il y a peu de chances que les carnivores aillent jusqu’à décimer des populations de cerfs, de chevreuils ou de chamois. Mais ils peuvent représenter une concurrence sérieuse pour les chasseurs et une grave gêne pour les éleveurs. A partir du moment où un animal comme le loup est présent quelque part, il devient nécessaire de protéger les troupeaux d’ovins, voire de bovins et de chevaux. Ce qui suppose de mobiliser davantage de bergers et de chiens de protection. Les loups chassent surtout des animaux sauvages mais les animaux domestiques représentent des proies si fa­ciles…

– L’existence de meutes va-t-elle rendre l’exercice plus difficile?

– Pas forcément. Lorsqu’un couple de loups domine un territoire, il s’efforce d’en écarter les jeunes solitaires. Or, une famille est plus prévisible, et donc plus maîtrisable, que des individus isolés.

– La multiplication de ces carnivores est-elle dangereuse pour l’homme?

– Les loups, les chacals et les lynx ne représentent aucun danger à cet égard. Paradoxalement, les chiens de protection introduits pour tenir ces fauves à distance posent davantage de problèmes. Eduqués à défendre les troupeaux contre les intrus, un petit nombre d’entre eux ont attaqué des chiens de compagnie et infligé de légères blessures à des promeneurs. Ce qui signifie qu’il nous faut améliorer la formation de ces animaux et l’information des touristes. L’ours, lui, est différent. Il peut être dangereux pour l’homme. Il est aussi moins prévisible que la plupart des autres animaux, dans le sens où son comportement peut varier considérablement d’un individu à l’autre. Une menace se dessine lorsque l’un de ces plantigrades s’habitue à la présence humaine et s’approche des lieux habités. C’est ce qui est arrivé il y a quelques années à un certain JJ3 qu’il a fallu abattre. En Slovénie, où vivent environ 500 ours, les fonctionnaires compétents n’hésitent pas. Ils considèrent que ces animaux doivent rester dans les montagnes. Dès que l’un d’entre eux se rapproche de l’homme et fait mine de considérer les alentours d’un village comme son habitat, ils le tirent.

– Les espèces carnivores sauvages possèdent-elles encore en Suisse une bonne marge de progression?

– Le lynx, essentiellement présent jusqu’ici dans leJura et les Alpes occidentales, a encore de grands espaces à sa disposition dans les Alpes centrales et orientales. Le loup ne va pas manquer d’étendre son territoire en montagne, jusque dans le Jura, et sera de temps en temps surpris à traverser le Plateau. A titre de comparaison, il existe une douzaine de meutes dans les Alpes françaises et une quinzaine de meutes dans les Alpes italiennes. Le principal frein à la progression de ces espèces ne sera pas naturel cependant: le territoire suisse a la capacité écologique d’en abriter beaucoup plus. Il sera humain et politique. Quoi qu’il en soit, l’évolution est spectaculaire. Qui aurait pensé voilà seulement vingt ou trente ans que ces carnassiers se réinstalleraient un jour avec une telle force dans notre pays?