anthropologie

Le premier «Homo sapiens» d’Europe était-il grec?

Un fragment de crâne daté de 210 000 ans trouvé dans une grotte du Péloponnèse en 1976 aurait appartenu à un représentant de notre espèce. Mais cette interprétation est controversée

Plus de quarante ans après sa découverte, un bout de crâne humain trouvé dans une grotte du Péloponnèse parle enfin. Mais ses «traducteurs», les paléoanthropologues, rapportent des propos contradictoires. Pour l’équipe de Katerina Harvati (universités de Tübingen et d’Athènes), qui le décrit dans la revue Nature du 11 juillet, il s’agirait du premier représentant en Europe de notre espèce, un Homo sapiens daté de 210 000 ans. Henry de Lumley (Institut de paléontologie humaine), coauteur d’une monographie sur le fossile publiée début juin par CNRS Editions, y voit quant à lui «un prénéandertalien jeune». Comme souvent en paléoanthropologie, le temps finira par imposer une vérité. Mais pour l’heure, chaque camp semble sûr de son fait.

Revenons-en donc au fossile lui-même. Ou plutôt aux fossiles, car la grotte a livré deux crânes. Du premier, baptisé Apidima 1, ne subsiste qu’une partie de la calotte postérieure gauche, mais rien de la face avant. L’autre, Apidima 2, offre une mosaïque assez complète mais très déformée du visage, tandis que la partie postérieure fait défaut.

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Apidima 1 a été repéré en 1976 par un archéologue amateur, Andreas Andreikos, qui a deviné sur la paroi d’une grotte uniquement accessible par la mer, à 4 mètres au-dessus des flots, ce qui évoquait la coupe d’un crâne humain tronqué par l’érosion. En 1978, Theodoros Pitsios, professeur de l’Université d’Athènes, confirme sur place cette intuition. L’année suivante, Andreas Andreikos repère à 15 cm seulement à droite du premier crâne un second fossile, Apidima 2, lui aussi pris en masse dans la roche. Theodoros Pitsios procède à l’extraction du bloc contenant les deux fossiles, qui en seront patiemment extraits et donneront lieu à une série de publications plus ou moins confidentielles.

Chikayas académiques

Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour aboutir à des descriptions plus complètes? Lors d’une conférence de presse téléphonique organisée par Nature, lundi 8 juillet, Katerina Harvati a indiqué «qu’il n’était pas facile de nettoyer ces spécimens de la roche qui les entourait et qu’étant donné les déformations qu’ils ont subies, ils étaient difficiles à interpréter».

De fait, dès 1999, la paléoanthropologue avait suggéré qu’il pouvait s’agir d’Homo heidelbergensis, puis dix ans plus tard, une nouvelle analyse la faisait hésiter avec Néandertal. A partir de 2012, l’équipe de Henry de Lumley a été conviée par Theodoros Pitsios à étudier les deux crânes. Une double expertise parallèle due à ces chikayas académiques dont la paléontologie a le secret, laisse entendre Henry de Lumley.

La première datation directe à l’uranium/thorium, effectuée en 2010, a porté sur un fragment d’os d’Apidima 2, et a abouti à la proposition d’une date minimum de 160 000 ans. A cette époque plus froide, le niveau de la mer était bien inférieur et la cavité accessible depuis la plaine en contrebas.

L’article de Nature fait état de nouvelles datations, réalisées par le même spécialiste, Rainer Grün (Griffith University, Australie). En moyenne, elles donnent une date centrée sur 210 000 ans pour Apidima 1 et 170 000 ans pour Apidima 2. Pour le premier crâne cependant, les datations présentent une très large dispersion, entre 50 000 et 350 000 ans. «Mon interprétation pour les dates bien plus récentes est qu’elles proviennent d’un apport ultérieur d’uranium dans la roche», indique le chercheur allemand, qui se défend d’«avoir rien laissé sous le tapis» à ce sujet.

Coïncidence extraordinaire

Nous voici donc face à deux crânes qui, coïncidence extraordinaire, se seraient retrouvés dans la même anfractuosité d’une grotte à 40 000 ans d’intervalle, puis fossilisés dans des sédiments. Autre conclusion inattendue, ils correspondraient à deux espèces distinctes, le plus ancien, Apidima 1, appartenant en outre à celle qui est apparue le plus récemment, Homo sapiens, quand Apidima 2 est attribué à un néandertalien.

Le distingo entre les deux crânes repose sur l’analyse de la courbure de l’arrière d’Apidima 1. Il est globulaire, alors que celui des néandertaliens présente généralement une sorte de chignon osseux. Pour Katerina Harvati, «Apidima 1 ne présente aucune des caractéristiques typiques des néandertaliens, ou de celles associées à des prénéandertaliens. Mais il montre un profil très arrondi à l’arrière du crâne, un caractère qui apparaît avec les humains modernes.»

Henry de Lumley ne partage pas cette analyse. Dans la monographie qu’il cosigne, les deux crânes sont présentés comme étant deux individus d’une même espèce: «Nous les considérons comme des Homo erectus évolués en voie de néandertalisation.» L’équipe franco-grecque y publie même un dessin où l’on voit un humain archaïque ceint d’une peau de bête déposer au fond d’une grotte deux crânes accompagnés de trois galets, le tout évoquant «un dépôt rituel».

C’est peu dire que cette version de l’histoire n’impressionne guère Katerina Harvati. «L’équipe de Lumley s’est concentrée sur Apidima 2 et a présumé qu’Apidima 1 était de la même espèce car ils avaient été trouvés ensemble. Notre étude plus complète montre qu’ils n’étaient ni du même âge ni de la même espèce. Concernant le comportement rituel, leur interprétation me paraît datée. Il faudrait d’abord exclure des processus naturels qui auraient pu réunir les deux crânes. Le fait que 40 000 ans les séparent interdit qu’ils aient pu être enterrés ensemble.» Henry de Lumley reste imperturbable: «Les datations, vous savez, il faut en prendre et en laisser…»

Vraiment, un sapiens?

Dans l’hypothèse où Apidima 1 serait bien un sapiens de 210 000 ans, cela en ferait le plus ancien représentant de notre espèce en Europe, arrivé là 160 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait jusqu’alors. Un scénario pas totalement incongru. Le fossile le plus ancien d’un sapiens a été retrouvé au Maroc à Djebel Irhoud et daté de 315 000 ans, et on a aussi découvert un sapiens d’au moins 177 000 ans en Israël à Misliya (Mont Carmel).

Avant cela, il y a eu plusieurs sorties d’Afrique, rappelle Eric Delson (Muséum national d’histoire naturelle, New York) dans un commentaire publié dans Nature: Homo erectus il y a environ 2 millions d’années, puis les ancêtres des néandertaliens il y a 800 000 ans. Plus récemment, écrit-il, le Levant a vu passer puis refluer des populations évoquant néandertaliens et hommes modernes: «Ces anciens fossiles eurasiens semblent représenter ce qu’on pourrait appeler des dispersions ratées hors d’Afrique: ils ont rejoint le Proche-Orient ou le sud-est de l’Europe, mais n’y ont pas persisté.»

Lire également: Découverte en Israël du plus ancien «Homo sapiens» hors d’Afrique

Cette vision est séduisante, «peut-être même juste», convient le paléoanthropologue Antoine Balzeau, du Museum national français d’histoire naturelle à Paris, mais elle lui semble prématurée: «Avant d’évoquer ces migrations, assurons-nous qu’Apidima 1 est bien un sapiens.»

Pour lui, la démonstration est incomplète. L’article de Nature, «contrairement à son titre, très affirmatif, évoque une ressemblance avec sapiens, fondée sur un seul caractère morphologique. Seules les vues qui supportent cette hypothèse sont montrées, la documentation présentée est insuffisante pour se faire une idée.» Même s’il qualifie l’étude de «solide», son collègue Florent Détroit note qu’Apidima 1 est «tout de même extrêmement reconstruit» pour être intégré aux analyses, «sa morphologie H. sapiens est donc peut-être un peu surinterprétée». Au final, regrette Antoine Balzeau, «il est dommageable pour notre discipline que les critères scientifiques de ce journal [Nature] soient ainsi revus à la baisse.»

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