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La Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna ont reçu de nombreux prix, dont le Breakthrough Prize in Life Sciences en 2015, doté de 3 millions de dollars.
© (DR)

BIOMEDECINE

Premier round de la guerre des brevets portant sur la «chirurgie du gène»

Une nouvelle et révolutionnaire technique de génie génétique, nommée Crispr-Cas est au cœur de l’une des plus grosses disputes scientifico-économiques depuis longtemps. Des milliards sont en jeu. La première manche vient de s’achever, mais la partie est loin d’être terminée

La justice américaine vient de trancher: la technique CRISPR-Cas9, outil révolutionnaire permettant de modifier le génome avec une précision inégalée, n’est pas le seul apanage de l’Université Berkeley et de sa start-up CrisprTherapeutics. Elle a reconnu les droits du Broad Institute, affilié à Harvard et au MIT, et de sa start-up Editas Medicine. Mais ce n’est que la première manche d’une longue bataille judiciaire dont les enjeux financiers se comptent en milliards. Pour l’occasion, nous republions cet article paru il y a un an, lorsque la justice acceptait de se pencher sur cette épineuse question


C’est la bataille de la décennie dans le monde des biotechnologies. Une nouvelle méthode de génie génétique est au cœur d’une guerre de brevets sur laquelle la justice américaine vient d’accepter de se prononcer. Une dispute d’une rare ampleur, qui se raconte comme un polar scientifico-économique, avec son intrigue, ses implications pour l’avenir de la médecine, ses enjeux financiers faramineux, ses protagonistes charismatiques ou mystérieux, présents pour beaucoup à la récente conférence scientifique AAAS, à Washington. Une affaire dont le décor se situe surtout aux Etats-Unis, mais avec des ramifications en Europe et en Suisse.

Les acteurs

Martin Jinek est aujourd’hui professeur de biochimie à l’Université de Zurich. Son post-doctorat, il l’a fait dans le groupe de biologie moléculaire de Jennifer Doudna, à l’Université de Californie à Berkeley. C’est à cette institution et à sa professeure qu’il a dû, selon les règles, céder les droits de la découverte qu’il coréalise. Et quelle découverte! Celle d’une manipulation permettant, comme avec des ciseaux et de la colle, de sectionner l’ADN de cellules et d’y glisser un gène externe, doté des propriétés souhaitées. De quoi imaginer une palette d’applications: de l’amélioration de semences agricoles aux «bébés sur mesure», en passant par des cobayes génétiquement modifiés pour mieux étudier les maladies. Une révolution, tant cette technique de «couteau suisse biologique», baptisée Crispr-Cas, est simple, précise, rapide et peu coûteuse.

Lire aussi: La «chirurgie du gène», entre promesses et démesure

Le groupe américain n’a pas fait cette trouvaille par hasard. Il a été mis sur sa piste par Emmanuelle Charpentier, microbiologiste française travaillant aujourd’hui au Max-Planck Institut de Berlin et à l’Université suédoise d’Uméå. Celle-ci a décrit comment certaines bactéries bloquent des virus qui veulent y infiltrer leur matériel génétique. Une parade dont la chercheuse peinait toutefois à décrire seule la structure des armes utilisées, des enzymes et des protéines; elle a donc approché le groupe Doudna, dont c’était la spécialité. Le trio Doudna-Charpentier-Jinek, publie alors en 2012 un article retentissant dans la revue Science, qui explique la technique Crispr-Cas, fondée sur ce système de défense bactérien. Les deux professeures reçoivent pour cette avancée moult prix, et on leur prédit le Nobel.

Lire aussi: Le portrait d’Emmanuelle Charpentier, lauréate du Prix Louis-Jeantet de médecine 2015

Presque simultanément, un autre chercheur, Feng Zhang, au Broad Institute du MIT de Boston, utilise aussi Crispr-Cas pour l’appliquer, lui, à des cellules ayant un noyau (eucaryotes), à l’inverse des bactéries. En l’occurrence des cellules humaines et de souris. Et c’est là que la bataille commence.

L’imbroglio

Vu ses promesses, la technique Crispr-Cas et ses dérivés ont déjà fait l’objet d’une myriade de brevets de détails. Les investisseurs se pressent pour placer leurs milliards de billes sur les firmes qui se profilent dans cet Eldorado biotechnologique. Mais pour la paternité même de la méthode et son exploitation commerciale, le débat fait rage.

Les deux équipes avancent une demande de brevet provisoire en 2012, celle de Doudna la première. Puis celle-ci dépose sa version finale de patente le 15 mars 2013. Feng Zhang fait de même le 15 octobre 2013. C’est pourtant lui qui, en avril 2014, se voit octroyer le premier une patente de l’Office américain des brevets, à la surprise de la communauté! Pourquoi? Pour deux raisons, car Feng Zhang et le Broad Institute sont malins.

La première est que le chercheur a utilisé la possibilité d’un «examen accéléré». Celui-ci possède des contraintes et coûte plus cher, mais permet, en cas d’acceptation, d’avoir un brevet délivré en moins d’un an, contre plusieurs sinon. Dans le camp Doudna-Charpentier, on n’y a pas recouru car leurs institutions académiques peinaient alors à accorder leurs violons. La seconde raison est plus subtile. Elle se fonde sur un changement de fonctionnement de l’Office américain des brevets. Dès le 16 mars 2013, il a adopté un système donnant la primauté, en cas de requêtes similaires, à la date de dépôt. Mais avant cela, c’est un autre critère qui faisait foi: le fait d’avoir concrétisé en pratique une découverte potentielle pour laquelle le requérant sollicite une patente. Or Feng Zhang, bien qu’il ait déposé sa demande après Jennifer Doudna, affirme avoir montré avant elle que la méthode Crispr-Cas9 pouvait être utilisée sur des cellules humaines!

Le Rubicon franchi

Ce que Jennifer Doudna et l’Université de Californie contestent. Au point de saisir la justice américaine en 2015, lui demandant de lancer une «action en interférence», soit une révision de la décision prise en faveur de Feng Zhang. L’instance a accepté le 11 janvier 2016 de s’y astreindre. Cette fois, le Rubicon est franchi, car un accord à l’amiable n’a quasi plus aucune chance. A la justice d’établir la vérité historique, de vérifier les cahiers de laboratoires, et d’entendre parties, témoins et experts; les auditions doivent commencer en mars, mais toute l’affaire va durer des années.

Pour Rodney Sparks, conseiller en brevets à l’Université de Virginie, s’exprimant dans la revue Nature, ce combat judiciaire n’aurait que peu de sens si les protagonistes voulaient protéger uniquement leur découverte académique, tant une telle procédure se veut longue et coûteuse. Or justement, chaque acteur a (co-)fondé une ou plusieurs sociétés ambitionnant d’exploiter la technologie Crispr-Cas. EDITAS Medicine, celle que Zhang et Doudna ont co-établie avant que la chercheuse ne s’en retire, s’est même lancée en bourse en janvier. Et Emmanuelle Charpentier utilise l’une de ses deux entités, CrisprTherapeutics, dont le siège est à Bâle, pour défendre ses droits d’inventeurs, ce qui ne simplifie pas les choses. «La Suède permet aux scientifiques de garder leur propriété intellectuelle au détriment de l’Université hôte», explique-t-elle au Temps. Et pourquoi Bâle? «Parce que la Suisse est connue pour son environnement propice à la fondation de compagnies biotech.» Finalement, c’est donc bien un enjeu à plusieurs millions, voire milliards, de dollars que remportera celui qui se vera adoubé par la justice.

La scène s’enrichit

De tels montants font tourner bien des têtes. Ainsi, pour ne rien arranger, d’autres acteurs sont entrés dans la danse. Le généticien Eric Lander d’abord. Ancien conseiller scientifique de Barack Obama, il s’est fendu d’une analyse dans la revue Cell voulant retracer l’historique de la découverte de Crispr-Cas, mais relativise la contribution de Doudna-Charpentier. A leur grand dam. Or Cell a d’abord omis de préciser que le Broad Institute, dont l’auteur est un des fondateurs et où travaille Feng Zhang, est en conflit avec l’Université de Californie! Par ailleurs, la littérature spécialisée évoque un mystérieux troisième requérant dans l’action en interférence. En parallèle, les mêmes demandes de brevets en Europe font l’objet d’oppositions multiples, rajoutant une couche de complexité. Enfin, des «patent trolls», des entités rachetant des brevets mus uniquement par le profit, rôdent déjà comme des hyènes autour de la scène.

Lire aussi: L’arrivée des «patents trolls»

Epilogue (provisoire)

Toutes ces péripéties portent-elles ombrage à ce domaine si révolutionnaire et prometteur? «Les montants investis dans Crispr-Cas9 se chiffrent en milliards, donc les investisseurs vont de l’avant. Aucun ne m’a dit ne plus vouloir être impliqué du fait de l’incertitude induite par cette guerre des brevets», explique Jennifer Dounda au Temps. Ce serait plutôt l’inverse: «Même les grandes firmes pharmaceutiques nous disent qu’il serait plus risqué de ne pas investir…» «L’on voit des alliances se nouer entre ces dernières et les sociétés créées par les pionniers de Crispr-Cas», confirme Fabien Palazzoli, analyste chez IPStudies, société sise à Chatel-St-Denis et spécialisée dans la propriété intellectuelle. «Je n’ai pas senti de freins à mes recherches», dit pour sa part Martin Jinek.

Des deux côtés, on assure se focaliser surtout sur les recherches fondamentales. «Mon souci principal est que cette technologie puisse un jour aider [à soigner] des gens», dit Jennifer Doudna. «Lors de la publication dans Science, il était clair que la technologie serait utilisable par toute la communauté scientifique pour des recherches sans gain», ajoute Emmanuelle Charpentier. Au Broad Institute, sans vouloir commenter, l’on indique «continuer à partager librement la technologie Crispr-Cas.» Dans Nature, Jacob Sherkow, professeur à la New York Law School, ne croit pas que cet esprit de camaraderie académique prévaudra longtemps, car les revenus tirés des brevets acquièrent de plus en plus d’importance pour les grandes institutions: «Nous vivons dans un autre monde aujourd’hui!»

Lire aussi: Feu vert britannique controversé pour des manipulations génétiques d’embryons humains

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