«J’avais tant de larmes de joie dans les yeux que je ne l’ai pas vu en entier!» Bertrand Piccard, père du projet Solar Impulse, ne cachait pas son émotion lorsque l’avion solaire que son équipe conçoit depuis 7 ans a pris les airs pour la première fois, ce mercredi à 10h27, sur la piste de l’aérodrome militaire de Payerne. Avec une vitesse d’à peine 40 km/h – à tel point que l’on voyait les hélices des moteurs électriques tourner –, l’aéroplane commandé par le pilote d’essai allemand Markus Scherdel s’est élevé sur une distance d’environ 200 mètres. Avant de grimper très rapidement et facilement vers l’azur, sous les applaudissements des centaines de spectateurs, journalistes et représentants des sponsors présents. Le tout sous un ciel moutonneux, et des rayons de soleil pastels. Et après 90 minutes d’un vol qualifié de « parfait » par le pilote, l’avion de 63.4 mètres d’envergure et 1600 kg s’est posé sans encombre, avec deux moteurs enclenchés seulement.

«Le décollage a été parfaitement maîtrisé, confie un Bertrand Piccard extrêmement concentré, dans l’hélicoptère suiveur où Le Temps a été invité à prendre place quelques instants après l’envol de Solar Impulse. Les performances semblent excellentes, l’avion est très stable, glisse-t-il dans les écouteurs, entre deux coups d’œil dans ses vieilles jumelles militaires de 1979. Pour virer, il suffit d’actionner à peine la gouverne arrière, sans que les ailes doivent être inclinées beaucoup. Cela dit, je ne suis pas dans le siège de Markus, je ne connais donc pas les efforts qu’il doit peut-être faire en permanence pour garder l’avion sur sa ligne. Il faudra aussi attendre les données de télémétrie provenant des nombreux capteurs placés sur l’avion, et qui sont envoyées en temps réel vers la base, pour mieux connaître son comportement. »

Aurait-il aimé, justement, être à la place du pilote? « Chacun son job. Il faut vraiment se dire que le succès d’aujourd’hui, au-delà du pilotage, est le travail de toute une équipe. C’est fantastique, j’ai dû me pincer pour y croire. Petit à petit, nous allons découvrir les capacités de cet aéroplane incroyable. Et ensuite, mon tour viendra », répond-il, en admirant l’oiseau solaire qui, 20 minutes après le décollage, était déjà monté à l’altitude de 5500 pieds (environ 1600 mètres). « Le taux de montée, soit la vitesse à laquelle l’avion prend de la hauteur, est excellent, ce qui est une autre bonne nouvelle. »

Vers la moitié du vol, le pilote a stoppé deux des quatre moteurs, ceux qui sont les plus éloignés du cockpit. Cette manœuvre était destinée à vérifier que l’avion pouvait voler correctement en n’utilisant que deux moteurs seulement. À nouveau, tout semble s’est très bien passé. « Nous avons aussi demandé à Markus de sortir les aérofreins, histoire de voir si cela générait des vibrations sur l’avion », explique André Borschberg, directeur du projet. Les conditions d’atterrissage (train sorti, vitesse réduite) ont également été simulées en l’air, de même qu’une remise de puissance après un atterrissage avorté, avec toutes les contraintes que cela engage sur l’avion.

Une heure et demie après le décollage, Solar Impulse s’est finalement posé sans difficultés, les performances de l’avion dépassant même les espérances de l’équipe technique. « Toutes les données que nous avons recueillies avec la centaine de capteurs installés sur l’aéroplane montrent que, dans plusieurs domaines, il est meilleur qu’estimé lors des simulations », a confié Claude Nicollier, directeur des vols d’essais. Des propos confirmés par le pilote Markus Scherdel en conférence de presse.

En décembre dernier, Solar Impulse a réussi son premier «saut de puce» sur la piste de l’aérodrome de Dübendorf (ZH), en décollant d’un mètre sur une distance de 350 mètres. L’équipe s’était alors déclarée extrêmement satisfaite du comportement de l’avion dont l’objectif est de réaliser en 2013 un tour du monde en cinq étapes. « Avec tout ce que nous avons appris aujourd’hui, nous pourrons encore fortement améliorer le deuxième avion avec lequel nous réaliserons ce vol autour du monde, et dont la construction doit commencer l’an prochain », se réjouit Bertrand Piccard.