Depuis le début de l’été, l’élaboration d’un vaccin contre le Covid-19 s’est accélérée. Selon le suivi réalisé par l’OMS, cinq projets sont entrés dans la phase III de leurs essais clinique sur les plus de 160 recensés à travers le monde. Les plus rapides devraient présenter les résultats préliminaires de cette phase finale de développement cet automne.

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Cette fameuse phase III correspond au test d’efficacité à grande échelle du vaccin sur plusieurs milliers de personnes. Elle constitue la dernière étape du développement permettant aux firmes pharmaceutiques de demander une autorisation de mise sur le marché du traitement. D’ordinaire, ces différentes étapes prennent une dizaine d’années mais la crise sanitaire a considérablement accéléré le processus.

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Ces vaccins pourraient donc être autorisés à la vente avant même que les résultats définitifs de ces essais ne soient connus. «Cela serait sans précédent, on n’a jamais vu la mise sur le marché d’un vaccin sans étude d’efficacité, mais dont on sait qu’il est immunogène (entraîne la production d’anticorps) et qu’il est sûr», souligne Alessandro Diana chargé d’enseignement à l’Unige, médecin au Centre de vaccinologie des HUG et pédiatre à la Clinique des Grangettes. La décision d’une éventuelle mise en vente reviendra aux agences de régulation, comme SwissMedic. Elle ne signifie pas pour autant la fin de la surveillance sanitaire, puisque les médicaments continuent d’être étudiés, notamment pour observer les effets secondaires rares.

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Des projets au coude-à-coude

Les enjeux politiques et économiques d’une mise sur le marché rapide expliquent la course effrénée à laquelle se livrent les firmes pharmaceutiques. Au début du mois, la jeune pousse américaine Moderna annonçait le début de la phase III pour son vaccin à partir du 27 juillet, sur un échantillon de 30 000 personnes. Elle s’est toutefois fait griller la priorité par les deux projets chinois les plus avancés. Le 16 juillet dernier, Sinopharm a débuté ses tests à grande échelle aux Emirats arabes unis sur 15 000 volontaires, suivie de près par sa concurrente Sinovac, qui annonçait le 21 juillet un essai sur 9000 personnels de santé au Brésil.

La veille, l’alliance entre AstraZeneca et l’Université d’Oxford indiquait que ses tests étaient en cours au Royaume-Uni, au Brésil, en Afrique du Sud et s’apprêtaient à démarrer aux Etats-Unis. Finalement, l’alliance Pfizer/BioNTech a lancé sa phase III le même jour que Moderna, le 27 juillet.

La stratégie de l’OMS en cours de développement consiste à privilégier les personnes à risque et les personnels de santé. Mais même avec ces critères, au niveau mondial on dépasse les capacités de production

Patrick Durisch, expert des politiques de santé de l’ONG Public Eye

Le choix des pays de test n’est pas anodin. Pour prouver leur efficacité, les individus à qui le vaccin est inoculé doivent être exposés au coronavirus et les études comprendre un groupe de contrôle. «L’intérêt fondamental de cette phase III est de savoir si la population vaccinée présente un avantage face à la maladie par rapport aux non vaccinés», rappelle Alessandro Diana. Or le virus circule encore largement dans ces pays. Autre intérêt pour ces derniers: mettre une option sur une partie de la production de ces vaccins, s’ils se révélaient efficaces.

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Au plus offrant

Le partenariat entre l’institut brésilien Butantan et Sinovac doit permettre au pays de se lancer dans la fabrication de 120 millions de doses. Sur ce plan, les autres pays sont loin d’être inactifs. Les Etats-Unis sont particulièrement présents, avec l’opération «Warp Speed» destinée à obtenir 300 millions de doses de vaccin d’ici à janvier 2021. Dotée d’un budget de quasiment 10 milliards de dollars, elle soutient cinq projets.

Avec un accord de 1,95 milliard de dollars pour 100 millions de doses, c’est l’alliance Pfizer/BioNTech qui a remporté la plus grosse mise jusqu’à présent. Aux côtés de Moderna et d’AstraZeneca (1,2 milliard pour 300 millions de doses), d’autres vaccins qui ne sont pas encore en phase III sont aussi largement soutenus, comme celui du petit laboratoire Novavax (1,6 milliard pour 100 millions de doses).

«Les Etats-Unis représentent 50% du marché pharmaceutique mondial, c’est une force de frappe considérable, mais l’Union européenne n’est pas en reste, rappelle Patrick Durisch, expert des politiques de santé de l’ONG Public Eye. Le Japon, l’Angleterre, la Suisse… La plupart de ces pays jouent sur deux tableaux. Ils prônent la coopération internationale et un accès équitable, mais d’un autre côté s’approprient des doses sans se soucier de savoir s’il en restera pour le reste du monde.» L’Union européenne a notamment signé un accord avec AstraZeneca pour 300 millions de doses, et un autre avec Sanofi pour la même quantité.

Cinq projets, trois techniques

Cette multitude de soutiens à différentes firmes suit aussi une logique d’efficacité visant à multiplier les chances d’aboutir. Les cinq projets en phase III utilisent trois techniques différentes, dont certaines sont encore très expérimentales. Les deux initiatives chinoises tablent sur la méthode de vaccination classique, soit l’injection d’une version atténuée du virus.

AstraZeneca planche pour sa part sur une méthode consistant à modifier un autre virus bénin pour servir de vecteur. Ce dernier porte les protéines S, qui permettent d’infecter les cellules, présentes à la surface du SARS-CoV-2, pour entraîner une réaction immunitaire. Aujourd’hui, un seul vaccin contre Ebola, autorisé à la vente début juillet, utilise cette technique. Quant à Moderna et à l’alliance Pfizer/BioNTech, leur solution n’a encore jamais été expérimentée. Elle consiste à exposer l’organisme directement à une partie du matériel génétique du virus (ici de l’ARN messager).

Affronter l’hiver sans vaccin

Pour Alessandro Diana, le grand nombre de projets en cours renforce la probabilité de parvenir à un vaccin. De récentes études montrant une diminution de la présence d’anticorps chez d’anciens patients Covid-19 au bout de quelques semaines ont suscité l’inquiétude, avec l’idée qu’il n’existerait peut-être pas de vaccin. «Ce déclin des anticorps arrive souvent en cas de maladie. Une fois que l’assaillant n’est plus là, il n’y a plus besoin d’avoir une force complète. Il se constitue une immunité mémoire, prête à reproduire des anticorps, détaille-t-il. La question qui se pose encore c’est combien de temps cette immunité dure.»

Selon toute probabilité, la réponse immunitaire face au vaccin devrait fonctionner de la même manière que face à la maladie naturelle. En revanche, la durée de l’immunité dépendra sans doute aussi du type de vaccin qui fera ses preuves. Certaines techniques peuvent nécessiter des rappels, mais ces réponses demandent d’attendre les résultats des essais en cours.

Autre inconnue: les capacités de production. Même en cas de découverte d’un vaccin efficace, peu de chances qu’il y en ait en quantité suffisante. «La stratégie de l’OMS en cours de développement consiste à privilégier les personnes à risque et les personnels de santé. Mais même avec ces critères, au niveau mondial on dépasse les capacités de production, souligne Patrick Durisch. Le problème c’est que, même dans cette situation de crise, on continue de perpétuer les modèles de l’exclusivité.»

Dans tous les cas, pour Alessandro Diana, cet hiver encore «le meilleur «vaccin» sera de continuer à appliquer les règles de distanciation sociale et les gestes barrières.