Jules Brischoux se souvient bien de ses 18 ans. Cette année-là, alors qu’il était au gymnase, il s’est mis à manquer de concentration, perdre le goût d’étudier et s’éloigner de ses proches. Quelque temps plus tard, il vivait sa première crise psychotique. Le diagnostic de la schizophrénie a été posé assez vite par son médecin. «Je ne connaissais pas cette maladie, se souvient ce Jurassien. Mais pour ma famille, cela a été ravageur.» Il a fallu se faire suivre, gérer son traitement médicamenteux, participer à des groupes de parole…

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Selon les chiffres officiels, quelque 85 000 personnes en Suisse sont schizophrènes, une maladie mentale qui se développe le plus souvent entre 15 et 25 ans. Samedi dernier ont débuté les Journées de la schizophrénie, qui visent à mieux faire connaître cette pathologie via des témoignages, dont certains sont en ligne sur la plateforme Schizodyssey.com, et un film, La Forêt de mon père, réalisé par Vero Cratzborn, qui sera diffusé dans les salles romandes dès le 24 mars prochain. Ces événements, organisés par l’association Positive Minders, visent aussi à améliorer la détection de la schizophrénie. Car plus elle est diagnostiquée tôt, mieux elle est soignée.

«Les cinq premières années sont fondamentales pour parvenir à enrayer la psychose, explique Philippe Conus, psychiatre au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). La recherche est très claire: les jeunes réagissent mieux aux neuroleptiques, et le traitement évite que les symptômes ne s’installent et que les fonctions cognitives ne s’érodent.» Quand un épisode psychotique survient, le cerveau des patients est touché dans la mesure où la myéline, substance blanche qui isole les neurones, se détériore. Sans traitement, certaines de ces lésions sembleraient irréversibles, montrent des études récentes.

La schizophrénie reste une pathologie rare: dans le monde comme en Suisse, environ une personne sur 100 seulement en souffre. Ce facteur de risque est cependant multiplié par deux ou par trois si l’on a un membre de la famille proche qui est schizophrène, si l’on a connu un traumatisme (abus sexuels, deuil, guerre, négligences…) ou si l’on consomme régulièrement du cannabis avant l’âge de 14 ou 15 ans.

Tocs et psychotropes

A quel moment faut-il s’inquiéter pour soi-même ou pour quelqu’un d’autre? Un changement de comportement durable doit d’abord alerter: baisse de moral, isolement, insomnie… Si cela est couplé à des idées suicidaires, des tocs ou des rituels étranges et une consommation de psychotropes, alors mieux vaut consulter son généraliste, ou se rendre dans des permanences dédiées (service psychiatrique pédiatrique si c’est un enfant, consultation étudiante dans les universités, polyclinique place Chauderon à Lausanne). En cas de psychose, le patient pourra par exemple entendre des voix ou se méfier de tout. «Nous avons tous nos bizarreries, admet Philippe Conus. Mais il faudrait qu’en cas de doute, nous allions consulter. Si j’ai mal à la poitrine et dans le bras, j’irai rapidement voir si je ne fais pas un infarctus. Avec la santé mentale, cela devrait être pareil.»

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Le spécialiste regrette qu’il n’y ait aucune politique de prévention nationale et concertée sur le sujet, alors que les jeunes sont en première ligne; 60% d’entre eux se rétablissent en deux ans grâce à une intervention précoce, mentionnent les principales études sur le sujet. Quelques recherches montrent aussi qu’il manque un site internet unique, simple et clair pour orienter les patients selon leurs symptômes et leur lieu de résidence en Suisse, car schizinfo.com ne propose pas de test afin de savoir si l’on doit s’inquiéter.

Jeune papa

Jules Brischoux, lui, n’a pas connu que des jours roses depuis le début de sa maladie, en 2006. Mais sa famille et lui se sont mobilisés et leurs efforts ont payé: en quinze ans, il n’a connu que quatre épisodes psychotiques, qui l’ont à chaque fois affaibli. Ce trentenaire s’est installé dans le canton de Vaud, n’a plus de curatelle et profite d’une vie stable et joyeuse. Il est même papa! Son bébé, Robin, vient de fêter sa première année. Il souligne également l’utilité des programmes Pro famille du CHUV et du groupe Ensemble, à la Haute Ecole de la santé La Source, qui aident les proches des patients, eux aussi fragilisés. «Malgré toute la dévastation que sème cette maladie, dit le Vaudois, il y a de l’espoir.»