Une fois n’est pas coutume, l’exposition inaugurée hier par le Musée de la main et le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) de Lausanne invite le visiteur à toucher les objets présentés. A les palper, les gratter, les caresser, ou encore à goûter au plaisir étrange de plonger à pleines mains dans une caisse de billes de sagex en vibration. Première collaboration entre les deux institutions, Touch! explore notre rapport tactile au monde – réel et virtuel, puisqu’aujourd’hui, même la technologie revient vers ce sens primordial.

C’est en effet le premier à entrer en fonction. Huit semaines après sa conception, l’embryon n’a pas encore d’yeux ni d’oreilles, mais sa peau – qui sert d’organe tactile aux êtres humains – est déjà très développée. «Les canards, eux, utilisent leur bec, les insectes leurs antennes et la taupe a le corps recouvert de vibrisses comparables aux moustaches des chats», souligne Roxanne Currat, conceptrice de l’exposition pour le Musée de la main.

Les récepteurs tactiles de la peau envoient des signaux électriques au cortex cérébral afin de nous renseigner sur notre environnement. Leur concentration est particulièrement élevée dans les doigts, les lèvres, la langue ou les organes sexuels. Le toucher est un mélange de plusieurs sensations: pression, température, douleur, etc. Cette dernière est importante pour préserver les régions exposées, les mains en première ligne.

Touch! présente aussi le pendant tactile des illusions d’optique. Comment, à température égale, on a l’impression que le métal est beaucoup plus froid que le bois. Ou encore comment, en touchant une boule les doigts croisés, le cerveau imagine être en contact avec deux objets. La surprenante illusion du gril donne la sensation de se brûler sur une grille tiède… Dans un registre autre mais néanmoins répulsif, le Mudac invite le visiteur à mettre les doigts dans une prise, un toaster et un taille-crayon.

Le Musée de la main se penche lui sur les outils. Carolina Liebling, conceptrice de l’exposition, relève que «du silex biface à la souris d’ordinateur, la science et la technologie se sont toujours adaptées à notre main». Qui, à force d’usage, laisse aussi son empreinte sur l’objet, comme en témoignent la raquette de Roger Federer ou la plume de Chateaubriand. Mais l’objet s’incruste aussi dans son utilisateur, puisque des études montrent qu’à la longue, le cerveau du sportif ou du musicien finit par considérer la raquette ou l’instrument comme une partie du corps.

Outil ultime, la prothèse est mise à l’honneur dans une vitrine de comics et de figurines prêtées par la Maison d’Ailleurs, où trônent quelques stars du genre augmenté: Testuo et son bras mécanique, du manga Akira, Wolverine et ses griffes métalliques douloureusement rétractables, des X-Men. Juste à côté, les prototypes de peau artificielle électroniques développés à l’EPFL font bonne figure. «Le but est de pouvoir les connecter aux nerfs afin de rendre une sensation tactile à travers les prothèses, explique Roxanne Currat. La difficulté consiste à obtenir un matériau souple, qui puisse épouser les formes sans se déformer de manière définitive.»

De son côté, le Mudac explore la collaboration de l’homme et de l’outil, traquant les derniers gestes manuels dans les ateliers des grands couturiers ou l’élégance d’une machine à découper la tôle. Depuis leur mannequin respectif, une veste de complet H&M et un costume sur mesure du tailleur italien Caraceni se toisent. Plus loin, les doigts du visiteur peuvent examiner toute une gamme de tissus de Saint-Gall. «Quand vous achetez un vêtement, le toucher est décisif, relève Claire Favre Maxwell, conceptrice de l’exposition. Il est intéressant de noter qu’il y a souvent une complémentarité entre ce qui plaît aux mains et à l’œil.»

Même le virtuel effectue d’ailleurs un retour au tactile. «La télécommande nous avait beaucoup éloignés de l’écran; aujour­d’hui, nous retournons au toucher, nous en avons besoin», note Chantal Prod’Hom, directrice du Mudac. A travers l’évolution des manettes de consoles de jeu et autres joysticks à retour de force, le musée illustre les tâtonnements de la technologie dans cette quête du contact. Avec quelques exemples de beaux ratages ergonomiques. Au Musée de la main, le visiteur peut tester une souris en 3D: une boule retenue par des bras flexibles, qui bute, glisse ou rebondit sur une surface virtuelle, visible seulement à l’écran. Cette technologie est utilisée par la NASA pour guider des robots explorateurs à distance, ou encore en télémédecine, pour que les chirurgiens puissent sentir la résistance des tissus rencontrés par leurs outils robotiques. Plus loin, des prototypes permettront peut-être un jour de capter le pouls d’un patient à distance ou de percevoir la température.

Une installation propose d’explorer un autre type d’interaction à distance, entre les deux musées. Lorsque le visiteur s’approche, un avatar étrange, sorte d’étoile de mer fleurie, est projeté sur un écran géant où se promènent les avatars des visiteurs de l’autre lieu. S’il s’approche encore, les formes se mélangent dans un étrange ballet fusionnel.

Cette installation, conçue pour encourager des inconnus à entrer en contact dans un espace public, franchit virtuellement les limites de la pudeur. «On touche les gens que l’on connaît bien, et encore, seulement dans certaines circonstances», souligne Claire Favre Maxwell.

Touch! jusqu’au 13 janvier 2013 au Musée de la main, jusqu’au 28 octobre au Mudac. Plus d’infos sur www.verdan.ch et www.mudac.ch

Le visiteur est invité à mettre ses doigts dans une prise, un toaster et un taille-crayon