Constructions

Privé de son sable, le Tessin grignote les carrières italiennes

L’appétit tessinois pour le sable italien favorise l’éclosion de milliers de carrières de l’autre côté de la frontière. Des trous béants qui détruisent l’environnement et finissent parfois par abriter des matières dangereuses

Quelle est la deuxième ressource naturelle la plus menacée après l’eau? Le sable. Selon l’ONU, environ 40 milliards de tonnes de sable et de gravier sont extraites de l’environnement chaque année – dont près de 30 milliards seulement pour fabriquer du béton – affectant gravement les écosystèmes locaux et globaux. «Une bombe à retardement» selon le réalisateur Denis Delestrac qui a amené ce sujet peu connu sur la place publique avec son documentaire «Le Sable, enquête sur une disparition».

Au Tessin, les restrictions locales amènent le canton à importer bonne partie de leurs ressources en sable et gravier d’Italie. Selon les chiffres du département du Territoire du canton, sur les 2,5 millions de tonnes de sable et de gravier utilisées chaque année, 1,5 million sont importées du reste de la Suisse et de l’Italie.

Problème, l’appétit tessinois pour le sable accélère les phénomènes d’érosion des montagnes en Lombardie. Il favorise surtout la multiplication de carrières pas toujours légales, qui détruisent toujours plus de terrain et abritent parfois des matières dangereuses.

Une législation suisse stricte

Architecte experte en construction éco-biologique, Barbara Gatto se mobilise pour attirer l’attention sur le problème. «Nous devons utiliser le sable avec parcimonie, considérer ses alternatives (bois, terre crue, matériaux recyclés…) et se responsabiliser face à nos importations» plaide la Tessinoise, soulignant que le béton est constitué aux deux tiers de sable et qu’une maison de taille moyenne en requiert 200 tonnes.

En Suisse, la loi sur l’aménagement des cours d’eau qui légifère l’excavation de sable est très stricte, souligne Francesco Maggi, le responsable de la section tessinoise du WWF et député vert au Grand conseil tessinois. Il était l’une des figures de proue du mouvement qui a fait cesser, dans les années 1980, l’excavation dans le fleuve de la Maggia, source majeure de sable pour le canton. Désormais, son exploitation est défendue, sauf dans certains cas exceptionnels, tel que lors d’une accumulation importante de sédiments pouvant mettre en péril la sécurité de la population.

«L’extraction du sable avait détruit la moitié du delta, créant de l’érosion et de la sédimentation, menaçant sérieusement la nappe phréatique et la biodiversité, fait valoir Francesco Maggi; aujourd’hui, il a regagné sa taille initiale et l’endroit s’est redynamisé.»

Déchets contre gravier

L’interdiction a donc naturellement tourné les clients Tessinois vers l’Italie. La demande suisse s’est encore renforcée en mars 2015 avec un accord passé entre Berne et Rome. Celui-ci facilite l’échange de déchets de construction en provenance de la Suisse contre du sable et du gravier remontant d’Italie. «Faute de solutions pour disposer des débris au Tessin, nous exportons davantage et pour ne pas ramener des véhicules vides, nous importons probablement plus de ressources premières», résume Alex Farinelli, collaborateur à la direction de l’antenne cantonale de la Société suisse des entrepreneurs.

Ces ressources proviennent de carrières creusées dans les montagnes des provinces de Varèse et de Côme, en Lombardie. Un désastre écologique, à en croire Damiano Di Simine, responsable scientifique de Legambiente Lombardie. «Ces carrières ont un impact énorme sur l’environnement, détruisant le territoire; des carrières de 20 à 30 mètres de profondeur, représentant des millions de mètres carrés de terrain chaque année, sont creusées à un rythme frénétique, à l’aide d’une technologie agressive.» Par ailleurs, celles-ci sont remplies de déchets parfois toxiques sans que les exploitants soient forcément en possession des autorisations requises.

L’exploitation des carrières, même si la matière vaut très peu, est une affaire extrêmement lucrative parce qu’elles contiennent d’énormes quantités de matériel, poursuit-il. «Leur remplissage de déchets illicites l’est tout autant; une activité souvent gérée par la mafia et difficile à contrôler. De nombreuses enquêtes sont en cours en Lombardie.» Plusieurs carrières ont par ailleurs été contaminées et personne ne sait d’où viendra l’argent pour dépolluer le terrain.

Faut-il exploiter le sable tessinois?

Faudrait-il à nouveau autoriser l’exploitation du sable tessinois, comme le suggèrent certains constructeurs? «L’extraction contrôlée à kilomètre zéro coûterait moins cher, nous ne polluerions pas avec les camions qui vont et viennent d’Italie, et nous éviterions des inondations absurdes comme celles survenues cet été à cause d’un trop-plein de sable à l’embouchure des fleuves», assure Sergio Vela, propriétaire d’une entreprise de construction immobilière.

Alex Farinelli est du même avis. «S’approvisionner localement permettrait de faire travailler nos gens et d’être plus autonomes vis-à-vis de l’Italie.» Car les importations vont bon train, et cela devrait continuer, affirme l’entrepreneur. Il n’y a qu’à examiner les coûts de transports entre les deux pays: entre 40 et 60 francs le mètre carré contre 10 à 15 euros de l’autre côté de la frontière.

Tout le monde semble donc profiter de la situation. Dans un rapport publié par l’Association Saveria Antiochia, un observatoire anti mafia basé à Milan, le journaliste Elia Rinaldi précise d’ailleurs que les entreprises mafieuses ne sont pas seules à s’enrichir avec l’exploitation des carrières. Des exploitants aux fonctionnaires locaux qui délivrent les permis, en passant par les politiques, les banquiers et les constructeurs immobiliers. En bout de chaîne, les Tessinois aussi y trouvent leur compte.

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