La Lune promise (1/5)

Le programme Apollo, sur orbite de guerre froide

Il a fallu une longue préparation, huit années dans une farouche compétition avec l’URSS, pour que le programme d’alunissage lancé par John Kennedy en 1961 ait enfin lieu, il y aura exactement cinquante ans samedi prochain

Il y a 50 ans cette année, pour la première fois, un homme posait le pied sur l'astre de la nuit. Cette semaine, «Le Temps» explore les archives du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne» pour retracer cette fabuleuse odyssée spatiale et la manière dont sa magie a été perçue.

Notre éditorial: La magie intacte d’Apollo 11

Coûte que coûte, il fallait reconquérir le prestige américain acquis des boys qui avaient sauvé l’Europe dix ans plus tôt, mais mis à mal par les succès de l’aéronautique soviétique. Aussi, lorsque le 25 mai 1961, devant le Congrès, le président John Kennedy lance le programme Apollo, le pari semble fou. Aucun vol orbital américain n’a encore été réalisé. On est en pleine guerre froide, et lorsque, le 4 octobre 1957, l’URSS est la première à placer le satellite Spoutnik 1 en orbite, le monde entier est fasciné par une prouesse qui semble lancer une nouvelle ère de progrès technologique.

Politiques et scientifiques américains, eux, sont vexés comme des poux, et le président Eisenhower décide tout aussitôt de créer l’agence spatiale civile de la NASA. La compétition spatiale est lancée, outre celle, aux armements, qui débouche sur le développement de missiles à tête nucléaire susceptibles d’atteindre, puis de frapper le territoire de l’adversaire. La rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS va durer… Kennedy lui-même reconnaît, dit la Gazette de Lausanne du 26 mai 1961, «que l’URSS s’est assurée une avance considérable dans la course à l’espace». Coût de l’affaire: 531 millions de dollars de l’époque, c’est considérable.

«Le voyage autour de la Terre du major Gagarine», dit la Gazette, n’est évidemment pas étranger à l’ambition et aux moyens que Washington met pour damer le pion aux Russes, qui ont encore décroché entre-temps le titre du premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace, au cours de la mission Vostok 1 le 12 avril 1961: «Si jamais les Etats-Unis étaient les premiers à envoyer un homme sur la Lune, du coup ils pourraient oublier une longue série d’humiliations.»

D’ailleurs, huit ans plus tard, c’est un autre major qui «bouclera la boucle», avec cette fameuse entame: «Ground Control to Major Tom»… David Bowie sort le single Space Oddity très peu avant l’envol des premiers conquérants de la Lune. Il a 22 ans, sa carrière est lancée avec ce chef-d’œuvre en crescendo qui aboutit à l’errance éternelle du Major dans le vide sidéral.

Mais dans la réalité, ça doit évidemment mieux se passer et l’objectif de Kennedy, c’est: fin de la décennie. Ce sera fait. Les effectifs affectés au programme spatial civil croissent en proportion du défi. Entre 1960 et 1963, le nombre d’employés de la NASA passe de 10 000 à 36 000. La mission Mercury-Atlas 6 de février 1962 assure une première «revanche»: John Glenn devient le premier astronaute américain à boucler quelques orbites (trois) autour de la Terre, «après une préparation assidue de trois ans», précise la Gazette du lendemain, tentative déjà repoussée dix fois auparavant!

«Le projet Apollo est censé lui emboîter le pas pour permettre à un équipage de trois hommes d’alunir carrément sur notre satellite.» Mais pour l’heure, «dans la nuit moscovite» que décrit une dépêche de l’AFP, les réactions ont été «chaleureuses, comme si toute autre considération s’était effacée devant cette communion inhabituelle entre deux antagonistes, mais devenus d’un seul coup conscients de détenir ensemble la clé de l’avenir».

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Seulement, tout ne se passe pas comme prévu. Alors que les choses ont bien avancé, le 27 janvier 1967, c’est le drame. L’équipage du premier vol habité prévu, celui d’Apollo 1, effectue une répétition au sol. Un incendie se déclare dans le vaisseau. Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee périssent asphyxiés sans parvenir à ouvrir leur écoutille. L’ensemble du programme prend du retard, la pression augmente avec l’approche de la fin de la décennie promise, et les exigences de qualité et procédures doivent être renforcées.

François Landgraf, dans son éditorial de la Gazette de Lausanne du 30 janvier 1967, se pose la question que tout le monde se pose: «Dans quelle mesure la course entre les deux grandes puissances spatiales a-t-elle joué un rôle dans l’accident […] parce que l’objectif Lune est en partie un objectif politique?» Le journal soviétique Troud vilipende la «hâte excessive» des Américains. La journaliste Jacqueline Juillard ne trouve rien de mieux que de «se demander» s’ils «n’ont pas un peu joué avec le feu»…

Du coup, la NASA effectue plusieurs vols non habités avant de lancer, le 11 octobre 1968, Apollo 7, qui doit valider les modifications effectuées à la suite de l’incendie. C’est la mission qui ouvre la voie vers la Lune, en onze jours. Mais Wernher von Braun lui-même (ci-dessous), cité par la Gazette, ne semble plus y croire. Il estime que «les cosmonautes soviétiques seront les premiers à conquérir la Lune l’été prochain» et que les Américains «les suivront à l’automne».

Von Braun, c’est l’homme clé de l’odyssée d’Apollo. L’ingénieur allemand est un des principaux spécialistes qui ont permis le vol des fusées allemandes de type V2 pendant la Deuxième Guerre et le créateur du premier missile balistique de l’histoire. Ses talents font qu’après la défaite du IIIe Reich, il est «récupéré» par les forces américaines. Expert reconnu des lanceurs, il devient responsable de la future NASA pour développer la famille de fusées Saturn. Il joue alors un rôle pivot dans le développement du lanceur Saturn V, sans lequel les missions lunaires du programme Apollo auraient été impossibles.

Le rêve prend forme

Ce sont ses compétences, parmi d’autres, qui permettent à Apollo 8 de quitter enfin l’orbite terrestre, pour aller réaliser dix révolutions autour de la Lune et observer plus particulièrement la mer de la Tranquillité, où se posera le module lunaire d’Apollo 11 moins de sept mois plus tard. «La superpuissance Amérique a marqué un point dans la compétition qui l’oppose à l’Union soviétique», en conclut Landgraf le 28 décembre 1968.

Le rêve prend forme. «La proximité de ce premier vol circumlunaire et de la fête de Noël a donné à l’exploit un caractère d’humanité et d’humilité que n’avaient pas eu les expériences précédentes», écrit-il. Puis l’éditorialiste se fait lyrique: «Jamais sans doute, des millions d’âmes n’ont ressenti autant la connexité et la totalité des problèmes matériels et spirituels, jamais autant l’esprit humain n’a éprouvé la sensation, transcendant l’admiration et la stupéfaction, que d’autres besoins et d’autres aspirations personnels et collectifs n’étaient point satisfaits. Le cœur des hommes tout autant que leur intellect ont pu être saisis de vertige. […] Jamais notre étoile n’a été aussi proche de nos consciences.»

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Apollo 8 a parcouru quelque 800 000 km, a pris des photographies stupéfiantes de l’astre de la nuit, «l’équipage a couru des dangers extraordinaires, les a tous évités […] et a regagné la terre après le vol le plus parfait, le plus prometteur de l’histoire spatiale». Qui plus est, «pour la première fois des hommes ont contemplé la face cachée de la Lune et des millions de téléspectateurs ont vu, à deux reprises en direct, la Lune et ses cratères».

Le Birman Maha Thray Sithu U Thant, troisième secrétaire général des Nations unies, rapporte la Gazette, juge «dans un message de félicitations adressé au président Johnson» que «la poussée puissante des moteurs, les vitesses terrifiantes atteintes en cours de vol, les vastes distances parcourues, la précision de la navigation et la fidélité des communications, orales et visuelles, tout cela défie l’imagination et l’entendement de l’homme».

Quelque deux mois plus tard, Apollo 9 constitue le premier «train spatial», soit le premier essai en vol, mais encore en orbite terrestre des trois éléments clés qui permettront l’alunissage: le lanceur Saturn V, le module de commande Apollo et le module lunaire LEM, la fameuse «araignée». Mais on en est encore au «peut-être» quant au but idéal à atteindre en matière de timing. Jusqu’à ce que le succès de cette mission confirme tous les espoirs placés dans les «répétitions générales».

Au début du mois de mars, fruit mûr de la collaboration franco-britannique, le Concorde a fait son premier vol d’essai, depuis Toulouse, pour un trajet survolant les environs de la ville. Mais il faudra attendre encore sept ans jusqu’à ses premiers vols commerciaux. La NASA, elle, annonce le 26 mars 1969 que «le premier homme» sera «sur la Lune le 20 juillet prochain».

Un immense défi

Les détails sont donnés dès le lendemain par le Journal de Genève. Selon le programme de vol, «le module lunaire, avec à son bord Neil Armstrong et Buzz Aldrin, devrait se poser […] quatre jours et trois heures environ après le lancement. Pendant ce temps, Michael Collins, à bord de la cabine mère, gravitera autour de la Lune à une centaine de kilomètres, en attendant que ses deux compagnons le rejoignent.» C’est exactement comme cela que les choses se passeront. Avec succès, on le sait, quoique le défi fût immense.

Auparavant, «les deux pilotes du module lunaire devront s’assurer, dès qu’ils seront entrés en contact avec l’astre, que leur véhicule est en mesure de décoller». C’était la grande angoisse: rester coincés «là-haut». Armstrong et Aldrin – on ne sait pas encore lequel des deux sera le First Man récemment incarné au cinéma par Ryan Gosling – ne quitteront le LEM qu’une fois avoir procédé «à de multiples vérifications, qui dureront quelques heures. Ils ne descendront les degrés de l’échelle de leur véhicule que si leur départ est en tout point assuré.» Face au monde inconnu, la NASA a été prudente: «Aldrin et Armstrong passeront deux à trois heures seulement en dehors du module, dans la mer de la Tranquillité.»

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Pendant ce temps-là, l’AFP rapporte que «l’expérience de vol orbital dirigée par le spéléologue français Michel Siffre au gouffre Ollivier, dans la région de Nice a pris fin […]. Après une longue période de préconditionnement, trois hommes ont vécu pendant six jours […] sur un rythme biologique veille-sommeil oscillant entre 36 heures et 48 heures dans un habitacle de quatorze mètres carrés.»

D’après les conclusions de l’expérience, «le régime de base travail-repos (16-8 heures) peut se modifier utilement en ses multiples 27-9 ou 56-12»: toutes les précautions sont prises en cas de coup dur qui devrait exiger des cosmonautes qu’ils soient actifs de longues, longues heures durant. Au point qu’Apollo 10, au mois de mai, est un temps imaginée comme première mission d’alunissage. Mais dans la mesure où il semble que les Soviétiques n’en sont pas au stade de la finalisation de l’exploit, ils préfèrent opter pour cette dernière répétition, dans des conditions très proches de la future réalité.

Tout le monde, «le nez levé»

Apollo 10, comme le dit le Journal du 19 mai, c’est une «fabuleuse randonnée» que commence à suivre «une foule exceptionnelle de curieux» qui se déverse «dans un enchevêtrement d’embouteillages routiers, sur toute la région du centre spatial floridien». «Le nez levé», ils «ont vu le train spatial, haut comme un édifice de 36 étages, s’arracher à la terre en faisant trembler le sol sous leurs pieds à des kilomètres à la ronde. Cinq cent mille personnes, un million? Nul ne saurait le dire avec précision. Tout le monde, toutefois, s’accorde à dire qu’on n’avait jamais connu un tel rassemblement dans la région de Cap Kennedy.»

C’est qu’on a affaire à «un nouveau chapitre d’aventures, celles que trois intrépides Américains, sortis d’un roman de science-fiction pour se parer des couleurs de la réalité», s’apprêtent à vivre. On se situe, temporellement, très peu avant le mois de juillet, où le «Christophe Colomb de l’espace», Neil Armstrong – on le sait maintenant –, «devra poser le pied le premier sur la planète fidèle qui, depuis des temps immémoriaux, éclaire faiblement les nuits des terriens, cette Lune énigmatique enfin accessible à l’humanité, prête à lui livrer ses secrets et à lui révéler son visage inconnu».

C’est à partir de cette mission que s’amorce la fascination pour la fusée Saturn V et les chiffres faramineux qu’elle véhicule, outre ses passagers: «Sa puissance permettrait à une automobile de faire 400 fois le tour de la Terre.» Elle pèse 3100 tonnes, qu’elle soulève «avec le ressort d’une flèche lancée par un archer, se détachant dans toute sa blancheur dans un ciel moutonnant».

Apollo 10, pari tenu

Trois jours plus tard, écrit le chroniqueur scientifique Eric Schärlig dans la Gazette de Lausanne, «Apollo 10 a atteint son but. Stafford et Cernan ont tenu l’audacieux pari de la NASA: s’approcher de la Lune comme jamais encore cela n’avait été possible, soit à moins de 15 kilomètres!» Le LEM a été détaché avec succès de la cabine mère, c’est un «grand moment, […] celui de la séparation émouvante entre le pilote du module de commande, Young, et ses deux camarades dépêchés en éclaireurs vers l’astre mort». Descente, puis remontée, sans toucher le sol sélène, avant «la seconde opération délicate de la soirée: le rendez-vous en orbite lunaire, encore jamais tenté».

Schärlig, au bilan, le constate donc: cette fois, c’est bien «fini, le conte de fées», on va passer au réel. «Apollo 10, écrit-il, ne se sera pas borné à vendanger dans les cratères arides de l’astre des nuits, mais il aura aussi contribué à éclairer d’une lumière plus objective les véritables problèmes que pose la conquête de la Lune.» Surtout – et c’est le reproche que l’on fait tout le temps aux Américains, d’aller trop vite face à la concurrence soviétique – lorsqu’on a décidé «de progresser coûte que coûte», «surtout lorsqu’on a engagé un programme de prestige, dont beaucoup d’observateurs s’accordent à dire qu’il est sans grand espoir de lendemains».

Néanmoins, titre à la une la Gazette du 27 mai, «Armstrong peut aller de l’avant». Il «peut se préparer à être le premier homme qui posera le pied sur la Lune». Mais attention, «qu’il prenne garde, car Apollo joue sur la corde raide»…

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Certains besoins naturels…

Dans les archives, on apprend aussi par la bande que «les problèmes d’hygiène des cosmonautes» semblent s’être résolus. Ceux-ci avaient pris «l’habitude d’ingérer des pilules destinées à supprimer une éventuelle diarrhée, afin de ne pas avoir à se soumettre aux pratiques délicates qu’impose l’apesanteur à l’accomplissement des besoins naturels. On sait en effet qu’ils disposent pour cela de sacs en plastique aux bords adhésifs, contenant certains comprimés germicides appelés à empêcher toute fermentation et tout dégagement gazeux.»

La description n’est pas des plus ragoûtantes, car «l’utilisation de tels dispositifs n’a naturellement rien de très séduisant, ce qui avait incité les trois cosmonautes à recourir à des pratiques fort dangereuses à long terme». Le journal n’en dit pas davantage, mais il précise le lendemain que le module lunaire d’Apollo 10, avant d’être envoyé sur une improbable «orbite solaire», a «été soigneusement bourré de sacs de déchets et d’ordures accumulés par les cosmonautes depuis leur départ». Snoopy – c’est son nom – est «devenu poubelle de l’espace malgré ses longs (plus de huit heures de vol autonome) et loyaux services».

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