«Le projet souffre de trop de personnalisation»

Le Temps: Le Human Brain Project (HBP) a vite été associé à son leader, Henry Markram . Cette personnalisation a-t-elle rendu les promesses initiales du HBP plus audibles?

Francesco Panese: En effet, le HBP est marqué par la personnalisation, un phénomène qui pénètre le domaine scientifique comme d’autres, et qui déteint – je crois – sur les instances européennes. Un exemple? En 2013, au moment d’annoncer les lauréats des projets Flagships dont le HBP fait partie, la commissaire européenne à la Société numérique, Neelie Kroes, s’est adressée à Henry Markram comme s’il avait remporté un trophée, en soulignant de surcroît «l’excellente promotion de [son] projet». Je pense que celui-ci souffre aujourd’hui de cette personnalisation qui s’est révélée profitable hier. Cela dit, il est utile pour y voir clair de regarder derrière l’écran de la personnalisation: Henry Markram est un chercheur qui, dans les années 1990, a pu faire une hypothèse très forte à partir de ses recherches en électrophysiologie, celle d’une simulation possible du cortex cérébral. Depuis, il est un militant infatigable de cette idée; et l’avoir été avec une telle passion a porté ses fruits, dans l’enceinte scientifique. Les soucis surviennent lorsque cette militance est détournée dans l’arène politique. Les effets de cette personnalisation ont peut-être été sous-estimés. Lorsque j’ai demandé aux neuroscientifiques américains ce qu’ils pensaient des différences entre le HBP et l’initiative BRAIN annoncée par Barack Obama, plus décentralisée et peu personnalisée, ils m’ont répondu, avec courtoisie: «grand projet très personnalisé, donc risqué».

– Bien avant la sélection du HBP par l’UE, Henry Markram a fait partie d’un groupe de travail sur les technologies de l’information et de la communication, l’ISTAG, qui a c onseillé l’instance chargée de l’organisation des projets Flagships . Cette proximité avec les décideurs lui a permis de bien comprendre les enjeux politiques de l’UE, dont ceux auxquels pouvait répondre l’opportunité d’une convergence entre neurosciences, neuro-informatique, informatique médicale et santé publique. Cela lui a-t-il donné des coudées encore plus franches pour ensuite «vendre» le HBP?

Difficile à dire. Les processus d’influence et de décision sur ces grands projets sont parfois plus complexes qu’on ne le croit. Lorsqu’un scientifique qui nourrit depuis des années un grand projet se voit offrir l’opportunité d’en convaincre des alliés potentiels, il est relativement évident qu’il accepte une telle invitation à partager son avis sur de futurs grands projets. La légitimité d’Henry Markram était d’ailleurs fondée sur son rôle cardinal dans le Blue Brain Project – à partir duquel, entre autres, a été élaboré le HBP –, un projet lui aussi ambitieux, développé au niveau national, avec des fonds tiers et un partenariat technologique avec IBM. Ce sont, je crois, ces éléments qui ont mené les instances européennes à l’inviter à rejoindre l’ISTAG. Il serait de mauvais aloi et naïf de reprocher à un chercheur devenu manager de la recherche de ne pas emprunter un chemin qu’il a contribué à paver. Quand on veut développer un secteur de la recherche, il faut faire un travail d’intéressement et d’enrôlement, comme disent les sociologues des sciences, et ce dans et surtout hors du champ scientifique. Le HBP est en ce sens un bel exemple de la manière dont se développent les grands projets entre science, technologie et politique, selon des processus souvent traités dans les médias de manière trop simpliste, et où l’on tend à mal discerner les controverses, qui sont ordinaires à la marche de la recherche, et les polémiques mettant en scène des individus, bref à confondre la concurrence et la guerre. C’est dommage.