environnement

«Je propose de transformer la haute mer en banque à poissons»

Destructrice, la pêche en haute mer ne serait rentable que grâce à des subventions, d’après une nouvelle étude. Rashid Sumaila, professeur d’économie des océans et de la pêche à l’Université de British Columbia, demande son interdiction dans le cadre de prochaines négociations onusiennes

Dans quelques semaines, l’ONU va reprendre ses négociations pour un traité sur la haute mer. Cet espace situé au-delà de 200 milles des côtes, représentant plus de 60% de la surface des océans, est très peu réglementé. Le traité de l’ONU devra permettre d’y organiser la protection de la biodiversité et son exploitation.

Or la revue Science Advances vient de publier un article affirmant que plus de la moitié de la pêche en haute mer n’est pas rentable. Rashid Sumaila, professeur d’économie des océans et de la pêche à l’Université de British Columbia (Canada), l’un des auteurs de l’étude, estime que la pêche en haute mer est à la fois destructrice et biaisée par les subventions. Il appelle à interdire cette activité qui représente 10% de la pêche mondiale.

Le Temps: Quels outils avez-vous utilisés pour calculer les coûts et revenus de la pêche en haute mer, une activité parfois cachée?

Rashid Sumaila: Nous compilons les données sur la pêche depuis 2000. Nous avons analysé les données sur les prix, les coûts, les chiffres de l’emploi, les subventions. A côté de ça, nous nous sommes alliés avec Global Fishing Watch (une plateforme créée par les ONG SkyTruth et Oceana avec Google, qui permet de localiser les bateaux de pêche partout dans le monde, ndlr). Grâce à leur technologie par satellite, nous avons été capables de repérer et d’identifier le nombre de navires opérant réellement en haute mer. Puis nous avons combiné ces éléments, ce qui nous permet d’étudier la logique économique en haute mer.

54% des navires pêchant en haute mer ne seraient pas rentables sans subvention

Quel est le chiffre d’affaires que vous avez estimé pour cette activité?

En 2014, les prises totales de la pêche en haute mer ont été de 4,4 millions de tonnes avec un chiffre d’affaires global de 7,6 milliards de dollars. Cinq pays seulement se partagent 64% de ce chiffre d’affaires: la Chine (21%), Taiwan (13%), le Japon (11%), la Corée du Sud (11%) et l’Espagne (8%). Or nos estimations des coûts globaux liés à cette pêche se situent entre 6,2 et 8 milliards de dollars.

La pêche en haute mer ne serait donc pas rentable?

Les subventions gouvernementales pour la pêche en haute mer s’élèvent à 4,2 milliards de dollars en 2014. En analysant les données au niveau des flottes, nous avons aussi découvert que 54% des navires pêchant en haute mer ne seraient pas rentables sans subvention. Et il faut ajouter le fait que, dans certains pays, il existe du travail très peu rémunéré, voire de l’esclavage moderne. C’est un facteur clé dans la réduction des coûts de la pêche lointaine: d’une certaine manière, le travail sous-payé est une subvention. Les coûts de main-d’œuvre représentent la plus grande source d’incertitude dans notre analyse, nos estimations sont donc très prudentes. Mais elles pourraient être sous-estimées, augmentant la rentabilité de certaines flottes.

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Quelle est la flotte qui bénéficie le plus de subventions?

Celle de la Chine. Pour cet Etat, et Taïwan, notamment, la pêche en haute mer n’est rentable qu’avec les subventions gouvernementales et une main-d’œuvre très peu chère. La Chine est aussi le pays qui pêche le plus. Nous avons estimé que 35% du total des prises en haute mer est pêché uniquement par la Chine. A eux deux, la Chine et Taïwan comptent pour 48% du total des prises. Et c’est là qu’il faut considérer la distribution des ressources de la haute mer. Les poissons vont et viennent sur tout le globe. Toutefois, la Chine et quelques autres pays en prennent tout le bénéfice. Si on fermait tout ou une majeure partie de la haute mer, alors les petits pays pourraient bénéficier des poissons migrateurs quand ils arrivent dans leurs eaux. Aujourd’hui, ils n’ont pas cette chance. Les grands pays pêcheurs accaparent tout.

Si nous avons la volonté politique de fermer la haute mer, les bénéfices seront économiques, écologiques et sociaux

Quels sont les impacts de la pêche en haute mer sur la ressource?

Les différentes techniques de pêche employées en haute mer, comme sur les côtes, ont un impact: le chalutage de grand fond (qui a été interdit en Europe, ndlr), détruit des écosystèmes entiers, la palangre entraîne des problèmes de prises accessoires. Par ailleurs, de nombreuses espèces font l’objet d’une pêche excessive. Le thon rouge du Sud est en danger d’extinction. Le thon obèse et l’albacore sont également en difficulté, même si moindre que le thon rouge. Mais le plus gros problème est certainement celui des poissons qui vivent très longtemps, au-delà de 50 ans, voire bien après 100 ans, comme l’empereur. Ils sont très difficiles à gérer durablement car ils grandissent si lentement.

Quelles sont vos conclusions pour la haute mer?

Je propose de transformer la haute mer en banque à poissons. C’est là que les poissons peuvent se cacher, grandir, se reproduire, et revenir vers les zones économiques exclusives (les zones de 200 miles autour des côtes, gérées par les Etats, ndlr). Et là, nous les pêchons pour un coût bien moindre, en émettant moins de carbone. En plus, le bénéfice social reviendra à beaucoup plus de pays. Si nous avons la volonté politique de fermer la haute mer, les bénéfices seront économiques, écologiques et sociaux. Moins de 1,5% des poissons qui nagent en haute mer y passent toute leur vie. Le reste va et vient. Ce n’est pas comme si nous perdions tout un potentiel de prises. Nous leur offrons juste une pause. C’est comme mettre votre argent sur un compte en attendant les intérêts.

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