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«Pour protéger les océans, la surveillance satellite change complètement la donne»

La mécène vaudoise Dona Bertarelli est à l'avant-garde du combat mondial pour la conservation marine. Son action mêle haute politique, technologies de pointe et opérations séduction sur le terrain

La protection des océans est le nouveau thème à la mode chez les philanthropes. Il faut dire qu’il y a urgence: d’ici à 2030, un tiers des mers du globe – soit quelque 120 millions de km² – devrait être placé sous protection pour empêcher l’effondrement des écosystèmes minés par la surpêche, le réchauffement climatique et la pollution.

Cette recommandation émane de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), dont le siège est à Gland. Dona Bertarelli s’emploie à la concrétiser. La milliardaire vaudoise, coprésidente de la Fondation Bertarelli, vient de fêter l’aboutissement d’un projet majeur de réserve marine à l’île de Pâques. Même si l’objectif de 30% d’océans protégés est encore loin, il n’est plus hors de portée, estime-t-elle.

Le Temps: On sent un engouement nouveau de la part des mécènes privés pour la protection des milieux marins. A quoi est-il dû?

Dona Bertarelli: Depuis qu’un lien direct a été établi entre le climat et les océans, les gens ont réalisé qu’ils jouent un rôle primordial. Avant, ce domaine intéressait surtout les ONG et les scientifiques. Aujourd’hui, les fondations privées réalisent que la vie sur terre dépend des océans, bien au-delà de la protection des poissons. Ils produisent plus de 50% de l’oxygène que nous respirons, sont notre bouclier le plus efficace contre les formes extrêmes de changement climatique, et la première source de protéines pour des milliards de personnes.

Vous étiez début octobre à Malte pour un rendez-vous incontournable, la conférence «Our Oceans». De quoi s’agit-il?

C'est une conférence internationale créée en 2014 à l’initiative de John Kerry lorsqu’il était secrétaire d’Etat américain. Une idée brillante, parce qu’elle crée une scène qui stimule la compétition entre les Etats, les ONG, à qui va annoncer la prochaine réserve marine, le prochain projet, le prochain don.

De plus en plus, les gouvernements jouent le jeu, ils savent qu’il va falloir annoncer de nouvelles initiatives chaque année. L’économie aussi s’intéresse au sujet. A Malte, la navigatrice Ellen Mac Arthur a remis un prix par le biais de sa fondation à de jeunes entrepreneurs pour leurs projets d’éliminer les plastiques à usage unique, comme les pailles.

C’est un événement dont la participation reste assez restreinte, avec surtout des gouvernements et des ONG. J’y ai participé depuis sa création, en tant que fondation. L’année dernière, nous avons annoncé notre programme «Pew Bertarelli Ocean Legacy» pour soutenir les gouvernements qui veulent atteindre les objectifs de protection recommandés par l'UICN. Depuis 2008, nous avons accompagné la création de réserves marines au Chili, au Mexique, à Belize, aux îles Pitcairn (Pacifique) et aux Chagos (océan Indien)…

Ce travail nécessite une collaboration sur la durée avec chacun de ces Etats, car ce que nous redoutons par-dessus tout, ce sont les réserves de papier, les annonces qui ne se concrétisent jamais, ou le manque de moyen de protection une fois la désignation faite.

Qu’est-ce qui a été annoncé cette année à Malte?

Le Mexique a annoncé la plus grande réserve marine d’Amérique du Nord, dans l’archipel de Revillagigedo (océan Pacifique), une réserve intégrale où la pêche, la prospection minière ou même la construction le long de la côte sont totalement interdites. On a travaillé et soutenu le gouvernement mexicain pour atteindre cet objectif avec eux. De son côté, le Chili a continué ses efforts en annonçant trois nouvelles réserves marines (Juan Fernandez, Tierra del Fuego, Cabo des Hornos et Diego Ramirez), protégeant ainsi 46% de leur zone économique exclusive (ZEE). La Croatie s’est annoncée prête à allouer 13 millions d’euros pour créer une réserve marine dans l’Adriatique, ce qui n’est pas rien car la Méditerranée est petite et densément peuplée.

Le Chili a annoncé en septembre la création d’une réserve de 740 000 km² autour de l’île de Pâques, à laquelle vous travailliez depuis cinq ans. Comment a-t-elle vu le jour?

En 2012, les habitants indigènes de l’île, les Rapa Nui, sont entrés en contact avec nous, soutenus par de petites associations locales. La première étape a été de nous rendre sur place et d’écouter, pour comprendre leur histoire, leur économie, leur culture. Eux-mêmes désiraient protéger leur océan, limiter la pêche, ce qui a toujours fait partie de leur culture ancestrale. Mais avec l’irruption de la pêche industrielle, tout a été faussé. Les habitants ont constaté qu’il y avait de moins en moins de poissons, qu’ils étaient de plus en plus petits. La nuit, au large, ils voyaient d’énormes embarcations avec des lumières, ils savaient qu’elles leur volaient leurs poissons, mais ils ne pouvaient rien faire.

Ces lumières dans la nuit, c’était qui?

Pour le savoir, nous avons fait douze mois de surveillance par satellite, de monitoring silencieux. Je ne peux pas dévoiler d’où venaient ces bateaux, mais nous avons remis un dossier à ce sujet au gouvernement chilien. Il faut savoir que la pêche illégale représente 23,5 milliards de dollars par année, soit un poisson sur cinq que nous mangeons. C’est le troisième crime le plus lucratif après les drogues et les armes.

Pour la surveillance satellite de l’île de Pâques, nous avons travaillé avec Skytruth, une société américaine qui a permis de cartographier très précisément la zone. Nous travaillons aussi avec Ocean Mind (anciennement Eyes on the Seas), une société britannique qui a développé une technologie utilisant plusieurs sources de données et permettant de suivre chaque bateau jusqu’au port où il décharge sa cargaison. On peut alors appeler le port pour signaler les cas de pêche illégale et faire arraisonner le navire. Au Chili, un bateau a été arrêté, le capitaine est en prison. On espère que ça va arriver plus souvent.

Désormais, autour de l’île de Pâques, c’est la marine chilienne qui va intercepter ces navires illégaux, en utilisant les mêmes techniques satellitaires. La technologie de surveillance satellite change complètement la donne, car il est difficile de protéger ces zones immenses en patrouillant avec des bateaux. Mais derrière, il faut une volonté gouvernementale et légale d’agir. Cinquante pays viennent d’ailleurs de signer un accord permettant d’arraisonner les navires de pêche illégaux, et ça, c’est tout nouveau.

Pour ce projet, vous avez rencontré les plus hautes autorités chiliennes, dont la présidente Michelle Bachelet. C’est facile de se faire ouvrir les portes, pour quelqu’un comme vous?

J’aimerais bien que ce soit le cas, mais ça ne se passe pas comme ça. S’il n’y a pas de volonté politique dans le pays, vous pouvez vous appeler comme vous voulez, ce sera très compliqué d’aboutir à un résultat. Si on a du succès, c’est qu’il y a d’abord une vraie volonté politique d’agir. Sans cela, il est très difficile pour le gouvernement central d’imposer une réserve.

Au Chili, la présidente ne voulait pas se mettre les Rapa Nui à dos. On s’est donc appuyé sur les communautés locales, et sur la coalition Mesa del Mar déjà constituée sur place par les pêcheurs et les entreprises de l’île de Pâques. On a parlé avec les anciens, on a organisé plus de 100 réunions, on a fait du porte-à-porte chez plus de 2000 ménages, pour comprendre s’il y avait une volonté de créer la réserve, et surtout ce qu’elle devrait être. Ce qui est très nouveau et très encourageant, c’est que les Rapa Nui vont gérer cette réserve où la pêche ancestrale restera autorisée.

L’autre aspect, c’est que la force de conviction ne suffit pas. Il faut se fonder sur la science. Pour voir quelle faune il y a dans la zone à protéger, quel rôle elle joue dans l’écosystème. L’île de Pâques est au milieu de nulle part – Tahiti et Santiago du Chili sont à six heures d’avion – et la biodiversité y est très importante. Ce qui est très intéressant avec cette réserve, c’est qu’on est en train de constituer un couloir protégé Pâques-Hawaii-Mexique qui va constituer un safe haven, une zone de sûreté pour les poissons migrateurs.

Vous souscrivez à l’objectif défini par l’UICN: protéger 30% de la surface des océans d’ici à 2030. Comment peut-on y arriver?

Je pense qu’il y a beaucoup de signes encourageants. On voit que dès qu’on protège une zone, les poissons reviennent et sont plus grands, les coraux sont plus résistants au changement climatique, l’océan trouve les moyens de se régénérer.

L’autre signe positif, c’est le président de Palau, qui a décidé de protéger 80% de sa zone économique exclusive [jusqu’à quelque 370 kilomètres des côtes, ndlr] en disant: «L’économie c’est mon environnement, l’environnement c’est mon économie.» Chez lui, le tourisme fait plus d’argent que la pêche. Il a inversé le modèle. Protéger, ce n’est pas faire un sacrifice, perdre de l’argent, c’est l’inverse.

Aujourd’hui, la FAO estime que 90% des stocks de poissons sont soit pleinement exploités, soit surexploités. Avec des navires toujours plus performants allant plus loin et restant en mer plus longtemps, dans des contrées autrefois inaccessibles. Ce modèle ne fonctionne plus. J’aime bien cette métaphore du biologiste marin Enric Sala: si l’on continue à piocher dans la ressource qu’est l’océan comme sur un compte en banque où on ne ferait que retirer de l’argent, sans jamais le créditer, on n’aura plus rien.

Vous soulignez qu’aujourd’hui, 1,6% des océans est pleinement protégé. Comment peut-on arriver à 30% en 2030?

Il faut rester optimiste, ne pas perdre la cible, accompagner les gouvernements pour leur donner les moyens d’agir, si toutefois il y a la volonté. On est en contact avec beaucoup de pays, notamment la France qui a la plus grande ZEE après les Etats-Unis et qui peut endosser le rôle de leader mondial dont le président Trump ne semble pas vouloir. Je suis en contact avec le cabinet de Nicolas Hulot [le ministre de l'Environnement, ndlr]. Nous sommes prêts à les soutenir pour financer les recherches scientifiques nécessaires afin d’identifier ou de valider les zones a fort intérêt de biodiversité, à mener le monitoring satellite et des programmes d’informations aux communautés locales.

On a d’autres projets dans l’océan Indien, le Pacifique et la zone subantarctique autour de la Géorgie du Sud et des îles Sandwich. Depuis 2008, la Fondation Bertarelli a contribué à créer plus de 2'100'000 km² d’aires marines pleinement protégées.

Ce qui est tout nouveau, c’est un partenariat qu’on a conclu avec John Kerry pour créer un groupe d’ambassadeurs, d’anciens chefs de gouvernement qui vont nous aider à ouvrir ces fameuses portes et à nous assurer que le problème des océans reste à l’agenda de toutes les puissances mondiales.

Combien d’argent mettez-vous dans ces projets?

Mon rôle de soutien n’est pas simplement financier, je m’investis personnellement dans le travail de sensibilisation au sujet de la conservation marine. La Fondation Bertarelli ne communique pas sur ses finances, hormis ce qui est public. Ce que je peux vous dire c’est que dans le cadre du Pew Bertarelli Ocean Legacy, nous prévoyons 30 millions de dollars sur cinq ans, avec pour objectif de créer 15 réserves marines pleinement protégées. On en est à 9 aujourd’hui. Il reste donc beaucoup à faire.

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