alimentation

Les protéines du futur seront produites par… des bactéries

Solar Foods, une entreprise finlandaise, fait travailler des bactéries pour fabriquer des protéines alimentaires. Une technique plus efficace que l’agriculture ou l’élevage… mais les consommateurs suivront-ils?

Un rendez-vous à Solar Foods peut ressembler à un échange d’espions… pendant la guerre froide. L’adresse exacte de cette start-up finlandaise n’est pas transmise par e-mail, pour éviter les fuites, et c’est après un bref aparté téléphonique que nous nous retrouvons à Espoo, dans la banlieue d’Helsinki.

A l’intérieur d’un entrepôt anonyme, l’ingénieur Sami Holmström s’affaire devant d’imposantes cuves en inox. «Ce sont nos réacteurs biologiques où l’on produit la biomasse, décrit-il. L’élément de base, ce sont des bactéries, des micro-organismes. Vous les mettez dans de l’eau où circule un courant électrique, ce qui va produire de l’hydrogène et de l’oxygène. Ce sont ces gaz qui vont permettre aux bactéries d’utiliser le CO2 et surtout le C du CO2, le carbone, pour le transformer en protéines.»

Poudre grise

Le produit final, obtenu après quelques jours, se présente sous la forme d’une poudre grise. «Pour l’instant, elle contient 50% de protéines, mais nous allons faire mieux», assure-t-il.

Les technologies utilisées par Solar Foods – l’électrolyse et la culture de bactéries – n’ont rien de révolutionnaire. Elles avaient d’ailleurs déjà été associées dans les programmes spatiaux aux Etats-Unis comme en URSS dès les années 1960. Mais la nécessité de trouver des sources alternatives de protéines pour faire face à l’accroissement de la population mondiale et à l’épuisement des sols leur a ouvert de nouveaux horizons.

Pour l’instant, le produit contient 50% de protéines

Sami Holmström, Solar Foods

Un marché dans lequel la Finlande a un coup d’avance… grâce à ses immenses forêts. «Les bactéries jouent un grand rôle dans la transformation du bois et l’industrie du bois, de la cellulose, est très importante en Finlande», rappelle Michael Lienemann, biologiste au VTT, le plus grand centre de recherche finlandais. Toujours à Espoo, le VTT dispose d’un laboratoire de pointe, où les bactéries sont cultivées à très grande échelle: «Les enzymes qu’elles contiennent en font de véritables usines vivantes qui peuvent transformer le gaz carbonique en produits cosmétiques, en graisses, en carburant biologique… et en nourriture», détaille-t-il.

Recettes bactériennes

Cette production de protéines repose sur des «recettes» qui nécessitent des mois d’expérimentations et de tâtonnements. «Il faut choisir le bon micro-organisme, optimiser les quantités de nutriments et les conditions de fermentation», explique Pasi Vainikka, le PDG de Solar Foods. Des recherches suivies de près par l’industrie alimentaire, dépendante d’une agriculture qui épuise et pollue les sols.

Car les bactéries d’Espoo, a contrario, consomment du CO2, ne monopolisent pas les terres, et donnent une matière première qui peut être utilisée de bien des façons différentes: «Vous pouvez la mélanger avec une farine de blé pour faire un pain qui a les mêmes quantités de protéines qu’un sandwich avec une tranche de viande, mais sans avoir besoin de mettre de la viande. On peut faire la même chose avec des pâtes, du porridge, du muesli, des glaces… Il y a beaucoup de groupes de recherche qui travaillent dans ce domaine, il se passe beaucoup de choses, mais je crois que nous allons être les premiers sur ce marché.»

Convaincre les consommateurs

Avant que ces bactéries n’arrivent dans notre assiette, Solar Foods devra obtenir une autorisation de mise sur le marché auprès des autorités européennes, et répondre à quelques questions préoccupantes, dont les réponses se cachent pour l’instant derrière le secret industriel: comment sera maintenue la stabilité de ces milieux de culture lorsqu’ils vont être déployés à grande échelle? Par des produits chimiques, des antibiotiques? Comment seront gérés les rejets dans l’environnement?

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Une ultime étape, qui ne sera pas la plus facile, sera de convaincre les consommateurs. Pour Michael Lienemann, ces nouvelles protéines ne posent pas plus de problèmes que le yaourt, «qui est aussi le résultat d’une activité bactérienne». La décision par l’administration américaine, le 16 novembre dernier, d’ouvrir la voie à la commercialisation de la viande artificielle, qui utilise une technique similaire, est aussi perçue comme un bon signal. Solar Foods a d’ores et déjà prévu de construire une usine, dès 2021, qui pourra produire plusieurs tonnes de protéines par jour.

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