Santé

Mon psy est un robot

Les robots conversationnels investissent le domaine de la santé. Une entreprise américaine a développé un «bot» capable de discuter avec un patient sur Facebook. Une technologie prometteuse, mais qui a des limites

«Avant de commencer, il serait vraiment utile pour moi de comprendre votre état d’esprit général.» Les mots sont posés, la consultation peut débuter. Sauf que celle-ci ne se déroule pas dans le cabinet d’un psychologue. C’est un robot qui mène la discussion, le message s’affiche automatiquement dans une conversation Facebook. Après avoir conquis le secteur des services, les «bots» investissent le domaine médical. Une équipe de psychologues de Stanford, épaulée par des experts en intelligence artificielle, a développé un robot conversationnel capable d’échanger à tout moment avec un patient. Son nom? Woebot.

Le psychologue virtuel est basé sur la thérapie comportementale et cognitive (TCC), l’une des approches cliniques les plus étudiées pour soigner la dépression. Ce trouble mental courant touche plus de 300 millions de personnes dans le monde et peut même conduire au suicide, rappelle l’Organisation mondiale de la santé.

Série de questions

Dans la conversation en ligne, le robot pose surtout des questions. L’utilisateur peut ainsi discuter anonymement d’un récent conflit au travail ou d’un ami qui a oublié son anniversaire. Et dire ce qu’il ressent par rapport à des situations délicates, comme «personne ne se souvient de moi» ou «je n’ai pas de vrais amis». Woebot indique alors au patient qu’il est dans un cycle de pensées négatives et que son entourage pense bien à lui. Cette méthodologie lui permet d’adopter une vision plus positive de son quotidien.

«Un bon thérapeute doit faciliter le processus du patient, et non pas en faire partie», affirme Alison Darcy, psychologue et directrice de la société Woebot Labs, au magazine américain Wired. Selon elle, il serait plus facile de se confier à un algorithme. Derrière l’écran de son ordinateur – ou de son téléphone –, la peur d’être jugé s’estomperait. «C’est presque interdit de dire cela dans mon métier, mais il y a beaucoup d’interférences dans les relations humaines», estime-t-elle.

Résultat prometteur

Bien avant de lancer le «chatbot», Alison Darcy a testé une version de la technologie sur un petit groupe de personnes souffrant de dépression et d’anxiété. Les résultats de l’essai ont été publiés mardi 6 juin dans la revue médicale The Journal of Medical Internet Research Mental Health.

Pour ce test, 70 étudiants ont été répartis dans deux groupes différents. Le premier groupe a passé deux semaines à discuter avec Woebot, le second a consulté un e-book destiné aux personnes atteintes de dépression. Les utilisateurs du robot ont vu leurs symptômes s’estomper de façon considérable. Un résultat prometteur.

«Au premier abord, cela peut paraître effrayant, mais cette technologie mérite d’être testée. Il n’est pas toujours facile de trouver un psychologue prêt à nous recevoir», indique Jean Gabriel Jeannot, médecin à Neuchâtel et consultant dans le domaine de la santé connectée (et blogueur pour LeTemps.ch). Le carnet de rendez-vous des spécialistes est souvent bien rempli. Sans compter que certains patients n’ont pas les moyens d’accéder à une thérapie classique. Une séance coûte environ 150 francs, quand le chatbot personnalisé revient à 39 dollars par mois (seulement disponible en anglais).

Lire aussi: «La santé (autrement)», le blog de Jean Gabriel Jeannot

«Outil intéressant»

Le concept n’est pas nouveau. En 2014, des chercheurs du Southern California Institute for Creative Technologies ont développé un psychologue virtuel nommé Ellie. Ce logiciel captait les expressions faciales du patient en temps réel grâce à une webcam. Mais ce projet de recherche n’a jamais été commercialisé, contrairement à Woebot.

«Les robots peuvent constituer un outil intéressant pour les psychologues, à condition qu’ils soient pensés et mis en œuvre comme un complément ou un soutien en attente d’une prise en charge encadrée», indique Sabine Schläppi, secrétaire générale de la Fédération suisse des psychologues. Ces avancées font actuellement l’objet d’une réflexion au sein de l’organisation suisse. Les travaux seront publiés à la fin de l’été.

Protection des données

Les informations recueillies par le chatbot ne sont pas communiquées à un médecin. Cette autonomie pourrait donner une responsabilité juridique au robot, notamment s’il aggrave la santé mentale du patient. Les créateurs prennent donc leurs précautions. Des messages préviennent l’utilisateur que l’intelligence artificielle n’est pas infaillible.

Les interactions humaines ne seront pas remplacées tout de suite. Dans plusieurs situations, ce qui manque, c’est le contact humain, le sourire

Pour personnaliser la discussion, le robot se nourrit par ailleurs de données fournies par l’utilisateur. Problème: il contacte le patient directement sur Facebook. Les confidences et informations médicales potentiellement partagées ne sont donc pas protégées. Le réseau social sait exactement qui est l’interlocuteur de Woebot. «Facebook a déjà beaucoup de données sur nous, donc si on le nourrit d’informations aussi intimes, ça ne va pas. La protection des données est une question centrale», prévient Jean Gabriel Jeannot.

Face à cette difficulté majeure, l’entreprise tente de lever des fonds pour développer son propre service de messagerie. En attendant, Woebot a mobilisé 150 personnes pour tester l’outil sur le long terme. Son carnet de rendez-vous pourrait encore se remplir. Jusqu’à remplacer, un jour, les psychologues? Le médecin suisse n’y croit pas: «Les interactions humaines ne seront pas remplacées tout de suite. Dans plusieurs situations, ce qui manque, c’est le contact humain, le sourire.»

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