Vers l’éradication

du sida

Il y a trente ans, le VIH, responsable de la pandémie qui fera des millions de morts, était identifié. Depuis, des progrès énormes ont été effectués pour diminuer les infections et offrir un accès aux traitements moins onéreux. Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida, pense qu’on se dirige vers la fin de la maladie

En mai 1983, il y a tout juste trente ans, des chercheurs français identifiaient le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), responsable du sida. La maladie a fait autour de 35 millions de morts ­entre son apparition en 1981 et aujourd’hui. Mais le combat contre le sida a également beaucoup progressé au cours de ces dernières ­années. Le nombre de nouvelles infections a diminué et l’accès aux traitements s’est démocratisé, notamment sur le continent africain, le plus durement touché par la maladie. Autant d’indicateurs positifs qui font dire au Malien Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida, qu’il sera un jour possible de maîtriser l’épidémie. Créé en 1995 et basé à Genève, l’organisme qu’il dirige a pour vocation de fédérer l’action des différentes agences de l’ONU intervenant dans la lutte contre le sida.

Le Temps: Comment se portela lutte contre le sida?

Michel Sidibé: Je dirais que nous sommes passés d’une période de désespoir à une période d’espoir. Le monde a pris conscience qu’il fallait stopper la pandémie, et cela s’est traduit par une énorme augmentation des ressources mobilisées. Il y a douze ans, moins de 300 millions de dollars étaient alloués à la lutte contre le sida au niveau mondial; on parle désormais de 17 milliards de dollars. Cela a notamment permis d’augmenter la couverture thérapeutique. Il y a dix ans, moins de 300 000 personnes étaient sous traitement, aujourd’hui elles sont 9 millions. Grâce à ces traitements, nous avons sauvé des vies: la réduction de la mortalité au cours des cinq dernières années est d’au moins 30% en Afrique. Ce qui veut dire que nous avons évité à un nombre considérable d’enfants de devenir orphelins. Les nouvelles infections ont également marqué le pas. Trente-cinq pays ont ainsi réduit de plus de 25% les infections chez les jeunes. Dans certains pays comme l’Ethiopie, on peut même parler d’une diminution de 90% des infections dans la population générale, toutes classes d’âge confondues. Cela montre que lorsque les ressources sont utilisées de manière efficace, on obtient des résultats.

– Concrètement, quelles sont les mesures qui ont permis de réduire le nombre d’infections?

– Plusieurs facteurs sont entrés en jeu. D’abord, on a brisé la conspiration du silence. Les populations qui pensaient auparavant que c’était une honte d’avoir le sida ont commencé à demander de l’aide. De nombreux programmes ont aussi mis les jeunes au cœur de la réponse à la maladie, en leur offrant un plus grand accès à l’éducation sexuelle. Mais il y a aussi les dernières découvertes: on sait maintenant qu’une personne mise sous traitement très tôt a 96% de risque en moins d’infecter d’autres personnes qu’un malade qui n’est pas soigné correctement. C’est un professeur de médecine suisse [Bernard Hirschel, de l’Université de Genève, ndlr] qui l’a annoncé avant tout le monde; il avait pressenti que le traitement serait étroitement associé à la prévention. On peut aussi citer les programmes de promotion de la circoncision: on sait que dans les populations où on la pratique, le risque d’infection est réduit de plus de 60% chez les hommes.

– Vous avez des objectifs ambitieux dans la lutte contre la transmission de la maladie de la mère à l’enfant.

– Je souhaiterais pouvoir un jour m’asseoir sous mon manguier à Bamako et me dire que plus aucun enfant ne naît avec le virus du sida. Nous avons lancé un programme dans cet objectif en 2011, et il a déjà permis de réaliser d’importants progrès. Il y a quatre ans, plus de 430 000 enfants naissaient chaque année avec le sida; aujourd’hui, ils sont 300 000. Il y a donc eu dans le monde une réduction de 30% des transmissions de la mère à l’enfant. Dans certains pays comme l’Afrique du Sud, le Swaziland ou le Botswana, ce type de transmission a même pratiquement disparu. Je tiens à insister sur le fait qu’il s’agit, d’un point de vue économique, d’un excellent investissement. Avec 100 dollars, on peut stopper la transmission de la mère à l’enfant; alors que si celui-ci naît avec la maladie, sa prise en charge coûtera 300 000 dollars, rien qu’en médicaments.

– On estime aujourd’hui qu’il reste environ 7 millions de personnes éligibles à un traitement par antirétroviraux qui n’y ont pas accès. Que faire?

– Il y a douze ans, le traitement coûtait 15 000 dollars par malade et par an et personne ne pensait que les pays pauvres y auraient accès. Mais depuis, grâce au plaidoyer de la société civile et à l’accord des sociétés pharmaceutiques, on a développé les médicaments génériques et on dispose désormais de traitements à 80 dollars. Il faut continuer à poser cette question du bien commun et de l’accès au soin du plus grand nombre. L’autre défi consiste à mettre au point des médicaments simplifiés, comme celui qui a été récemment introduit en Afrique du Sud, qui permet aux patients de ne prendre qu’une pilule par jour. Il faut savoir qu’il y a quelques années seulement, les malades devaient avaler 18 pilules par jour! A l’avenir, on peut même imaginer un médicament contre le sida à prendre seulement une fois par semaine, ou même par mois…

– Comment financer le combat mondial contre le sida?

– Le paradigme du financement a complètement changé ces dernières années. L’Onusida a mis en garde les pays du Sud contre leur forte dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure et les a encouragés à s’approprier la lutte contre le sida. Cela a porté ses fruits puisque plus de 80 pays ont augmenté de plus de 50% leur propre budget alloué à cette fin. Aujourd’hui, la majeure partie des 17 milliards de dollars rassemblés chaque année contre le sida provient de fonds domestiques. Et on voit désormais des pays comme la Chine, l’Inde ou l’Afrique du Sud financer en grande partie eux-mêmes le combat contre la maladie.

– Quelle est votre vision de l’avenir de l’épidémie?

– Aujourd’hui, il faut percevoir le sida comme une épidémie multiple, car chaque région du monde présente des spécificités. En Russie, par exemple, l’infection par le VIH concerne surtout les personnes qui s’injectent de la drogue. Ce n’est pas la même épidémie qu’en Afrique du Sud, où il faut concentrer les efforts sur les jeunes filles et lutter contre les violences qui leur sont faites. En comprenant bien la nature de chaque épidémie, on peut investir de manière efficace. Grâce à cette approche et avec l’appui de la recherche, je suis persuadé qu’il sera possible d’offrir un traitement à toutes les personnes qui ont en besoin et de faire disparaître les transmissions entre la mère et l’enfant d’ici à 2015. On dira peut-être que je suis un rêveur, mais je pense que l’on se dirige actuellement vers la fin, non pas du VIH, mais du sida. Cela signifie que le virus continuera d’exister, mais que les gens ne seront pratiquement plus malades à cause de lui.

«Il y a douze ans, un traitement coûtait 15 000 dollars par an. Désormais, grâce aux génériques, on arrive à 80 dollars»