Polémiques

Racisme, sexisme, pseudoscience... Quand les Nobel pètent les plombs

Les Nobel sont de grands esprits certes, qui oeuvrent au bien de l'humanité. Mais la notoriété ne fait pas de bien à tous, et certains se sont montrés capables des pires dérapages. Racisme, homophobie, sexisme ou hérésies scientifiques sont des péchés redondants

Ce n’est pas parce qu’on est un brillant esprit scientifique que l’on est à l’abri des dérapages. Dernier exemple en date, Timothy Hunt, Prix Nobel de médecine 2001, a dû démissionner de son institut de recherche pour une «blague» sexiste racontée en public.

Venant d’un chercheur nobélisé, ses propos ont fait scandale. Le Nobel, c’est l’étalon-or de la science. Et les lauréats des héros, ayant «rendu les plus grands services à l’humanité», comme l’a écrit Alfred Nobel dans son testament. Mais le public constate parfois, effaré, que certains de ces champions tombent de leur piédestal. Comment de si talentueux esprits peuvent-ils ainsi sombrer, eux qui sont des exemples à suivre? Peut-être leur en demandons-nous trop. «Le culte voué aux Prix Nobel est fourvoyé et se base sur des mythes et des croyances infondées», critique Robert Friedman, professeur d’histoire des sciences à l’Université d’Oslo. «Nos sociétés, répondant semble-t-il à un besoin de croire en l’existence de héros omniscients, élèvent les Prix Nobel au rang de génies universels», poursuit l’historien. Mais aussi loués soient-ils, «les lauréats ne sont pas tous des génies. La plupart sont certes très talentueux dans leur discipline, mais le dévouement à leurs travaux peut très bien les priver d’une vision plus large sur d’autres sujets.»

L’histoire est là pour confirmer ses dires. Sur les 889 lauréats récompensés depuis 114 ans, nombreux sont ceux dont les propos sentent le soufre. Racisme, homophobie, antisémitisme ou sexisme sont les symptômes fréquents de ce que l’on a coutume de nommer «Nobel disease», ou maladie des Nobel. Morceaux choisis.


■ La mauvaise blague de Timothy Hunt

«Trois choses se passent quand elles sont dans les labos: vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent.» Le biologiste Timothy Hunt, Prix Nobel de médecine 2001, a une bien étrange idée de ses collègues de sexe féminin. Idée qu’il a exposée lors du congrès international des journalistes scientifiques à Séoul, le 9 juin, à l’occasion d’un déjeuner consacré à la place des femmes dans la science. Ouvertement misogyne, Tim Hunt a aussi plaidé pour des laboratoires non mixtes. Sous le feu des critiques, il a tenté de se justifier, expliquant qu’il s’agissait d’une «blague» et qu’il voulait «être franc»… sans toutefois s’excuser. Las, le chercheur a fini par démissionner de l’University College de Londres, quelques jours plus tard.


■ Kary Mullis et les ratons laveurs luminescents

Récompensé en chimie en 1993, c’est à lui que l’on doit la mise au point de la PCR, une méthode d’analyse permettant d’amplifier puis de détecter de l’ADN au sein d’un échantillon biologique. Si son procédé a révolutionné le travail dans les laboratoires, ses multiples dérapages, eux, ne resteront pas dans l’histoire. «Avoir un Prix Nobel vous permet d’être un expert sur tout», assure-t-il dans son autobiographie. Expertise qu’il applique à la lettre, d’abord concernant l’astrologie, qui «pourrait être un outil précieux pour la compréhension des êtres humains si de sérieux étudiants en sciences comportementales consentaient à s’abaisser à l’étudier». Vint ensuite une révélation sur le sida, qui selon lui ne serait pas dû au VIH mais aux homosexuels. «La culture des saunas gays a entraîné un échange de virus et de maladies sans précédent», assurait-il au magazine Spin en 1994.

Outre la PCR, la découverte la plus importante de Kary Mullis reste sans doute celle de l’existence des extraterrestres. Le scientifique – par ailleurs amateur de LSD – assure en avoir vu un lors d’une soirée de 1985, en Californie. Assis sous un sapin, un mystérieux raton laveur luminescent lui aurait dit «Bonsoir docteur», ce à quoi Mullis aurait répondu, en toute simplicité, «Salut». Toujours auréolé de son Nobel, il donnait encore en 2009 une conférence TED, colloque haut de gamme estampillé sous le slogan «Des idées méritant d’être diffusées».


James Watson, «Prix Nobel de racisme»

Si Kary Mullis s’est illustré lors de ses dérapages en dehors de son champ d’expertise, James Watson a prouvé qu’on pouvait très bien proférer des âneries dans sa propre spécialisation, en l’occurrence la génétique. Prix Nobel de médecine 1962 pour la codécouverte (avec Francis Crick) de la structure de l’ADN, cet Américain a ainsi déclaré au quotidien britannique Sunday Times en 2007 qu’il aurait aimé que tout le monde soit égal, mais que «ceux qui ont à traiter avec des employés noirs savent que ce n’est pas vrai». «Nos politiques sociales se fondent sur le fait que leur intelligence est la même que la nôtre, alors […] que toutes les recherches concluent que ce n’est pas vraiment le cas.» Fait amusant, l’étude de son ADN a révélé que 16% de son génome provenait d’un ancêtre africain (contre 1% pour la majorité des Européens).

Et ce n’était pas là un coup d’essai. En 1997, il avait déjà soutenu que les femmes devaient avorter si leur fœtus était porteur de «gènes de l’homosexualité». «Si l’on trouve le gène qui détermine la sexualité et qu’une femme décide qu’elle ne veut pas d’un enfant homosexuel, eh bien, laissons-la faire», avait-il asséné au même quotidien.

Mis à l’écart de la communauté scientifique, critiqué par les médias (le quotidien sénégalais Le Populaire lui a attribué le «Nobel de racisme»), James Watson a fini par revendre aux enchères sa médaille de Prix Nobel pour plusieurs millions de dollars. Son acquéreur, un richissime Russe, la lui a d’ailleurs récemment restituée.


Philipp Lenard et Johannes Stark, la science du Reich

Tous deux lauréats du Prix Nobel de physique (le premier en 1905, l’autre en 1919), Lenard et Stark ont tenté de promouvoir la Deutsche Physik ou physique allemande, par opposition à une hypothétique «physique juive» défendue, selon eux, par Albert Einstein. Avant la Première Guerre mondiale, Lenard et Einstein s’entendaient plutôt bien. Jusqu’à ce qu’une querelle au sujet de la théorie de la relativité générale ne s’envenime, brouillant les deux hommes pour de bon.

Une fois les nazis arrivés au pouvoir, Lenard et Stark, profondément antisémites, s’allièrent à eux afin d’asseoir la suprématie de la Deutsche Physik. C’est alors que commença une violente campagne de dénigrement de la «science juive», sur fond de règlement de compte personnel entre Lenard et Einstein. Profitant de leur position de force, Stark et Lenard œuvrèrent au renvoi de tous les chercheurs juifs des instituts de recherche allemands. «La science est et restera internationale.» C’est faux. La science, comme tout ce que l’humain produit, est conditionnée par la race et le sang», écrivit Lenard en 1936.

Ironie de l’histoire, en expulsant ses physiciens juifs, l’Allemagne s’est ainsi éloignée de la physique moderne, dont fait partie la physique atomique, ce qui l’a probablement privée de l’arme nucléaire.


■ Luc Montagnier, téléportation de l’ADN et papaye fermentée

Il y a du chemin du Prix Nobel à la pseudoscience. Chemin que Luc Montagnier a pourtant parcouru. Récompensé en 2008 en médecine pour la codécouverte du virus VIH (avec Françoise Barré-Sinoussi), ce virologue français n’a pas attendu longtemps pour refaire parler de lui. A peine un an après avoir reçu sa médaille, il publie un étonnant article scientifique auprès d’une revue spécialisée; il y explique que de l’ADN bactérien hautement dilué peut produire des ondes électromagnétiques. Ondes qui laisseraient des empreintes dans l’eau, permettant ainsi de reconstruire la bactérie, simplement à partir de l’eau!

Sulfureux, l’article reste vague dans son argumentaire, mais ce qui l’a surtout décrédibilisé, c’est qu’il a été accepté et publié en à peine deux jours, un record pour une découverte aussi importante. A bien y regarder, un tel délai n’a rien de surprenant: Montagnier lui-même fait partie du comité de direction de la revue en question. Poursuivant ses travaux, le virologue a ensuite publié un autre article retentissant – cette fois dans une revue sans comité de lecture – dans lequel il explique que l’ADN peut se téléporter entre deux tubes à essai.

Et ce n’est pas tout. Le chercheur est convaincu que l’autisme est une maladie bactérienne qu’on peut vaincre grâce aux antibiotiques. C’est du moins ce qu’il a assuré devant un parterre de médecins médusés à l’Académie française de médecine en 2012. La même année, il participe à un grand raout organisé par les nébuleuses anti-vaccination américaines, où il suggère que les vaccins pourraient, sous certaines conditions, être à l’origine de l’autisme, sans aucune preuve scientifique à l’appui.

Et on ne vous parle pas du remède à base de papaye fermentée qu’il a voulu prescrire au pape Jean Paul II en 2001, alors atteint par la maladie de Parkinson.

Publicité