Parti d’une chauve-souris, le nouveau coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 a probablement transité par un autre animal avant de contaminer l’être humain en Chine, puis de se propager à travers le monde. Malheureusement, ce type de maladie capable de passer de l’animal à l’humain pourrait se multiplier, comme l’expliquent la vétérinaire Isabelle Bolon et le zoologiste Rafael Ruiz de Castaneda, qui codirigent à l’Université de Genève un programme de recherche sur la santé globale à l’interface entre les animaux, les humains et les écosystèmes.

Le Temps: Vous êtes spécialistes des maladies qui se transmettent des animaux aux êtres humains, les zoonoses. Avez-vous été surpris par l’apparition du SARS-CoV-2?

Isabelle Bolon: Non. Ce virus a émergé sur un marché d’animaux sauvages en Chine. Ce type de marché constitue une interface entre l’être humain et la faune propice à l’émergence de tels pathogènes. Le risque était connu.

Rafael Ruiz de Castaneda: Les spécialistes s’attendaient à ce qu’une pandémie de ce type se produise. Dans un rapport de 2018, l’Organisation mondiale de la santé mettait en garde contre la menace sanitaire que pourrait représenter un nouveau virus en provenance du monde animal. Depuis plusieurs décennies, la tendance est à une multiplication de ces maladies infectieuses émergentes issues de la faune: on peut citer Ebola, Zika, le SRAS ou encore les virus Nipah et Hendra. D’autres virus de ce type apparaîtront à l’avenir, si nous n’agissons pas pour limiter les facteurs de risques.

Pourquoi ce genre de maladie est-il de plus en plus fréquent?

I. B.: Les changements dans l’usage des terres, liés à la déforestation et à l’exploitation minière par exemple, ainsi que l’industrialisation de l’élevage sont en cause. Ces activités génèrent des bouleversements écologiques qui entraînent une multiplication des échanges entre les êtres humains et le monde animal, ce qui augmente le risque de transmission de pathogènes entre les espèces. Cette transmission peut se faire directement entre faune sauvage et humains, ou indirectement via un animal domestique qui sert d’amplificateur au virus. C’est ce qu’on a vu en Malaisie avec le virus Nipah, qui provient d’une chauve-souris, mais qui a d’abord contaminé un élevage de porcs avant de passer à l’être humain.

R. R. de C.: Dans le cas du Covid-19, les étapes du passage du virus de l’animal à l’humain ne sont pas encore claires. La transmission à l’homme pourrait avoir eu lieu en zone rurale ou sur le marché aux animaux sauvages de Wuhan, soit directement à partir d’une chauve-souris, soit indirectement en impliquant un hôte intermédiaire comme le pangolin. Quand on étudie l’émergence des zoonoses, on se rend compte de la complexité des réseaux écologiques et de nos interactions avec la faune. Cela prend du temps de reconstituer le cheminement d’un nouveau virus et parfois, on ne parvient pas à le comprendre dans les détails.

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Les chauves-souris semblent être d’importants réservoirs de nouveaux virus. Pourquoi ces animaux-là en particulier?

I. B.: Les chauves-souris et les rongeurs sont les mammifères qui véhiculent le plus de pathogènes. Une des explications vient de leur grande diversité: chacun de ces groupes comprend de très nombreuses espèces différentes, qui peuvent donc elles-mêmes héberger des pathogènes variés. Les chauves-souris ont été beaucoup étudiées. Il semblerait qu’elles aient un nombre de virus par espèce particulièrement élevé, sans pour autant qu’elles soient malades, ce qui est lié à des particularités de leur système immunitaire.

R. R. de C.: L’autre raison pour laquelle les chauves-souris sont souvent en cause dans la transmission de maladies, c’est qu’elles ont beaucoup de contact avec les êtres humains, surtout en zone tropicale. Dans certains cas, elles y sont consommées, mais d’autres types d’interactions sont possibles. Par exemple, les chauves-souris peuvent souiller des fruits par leur salive ou leur urine en se rassemblant dans les arbres, et ces fruits sont ensuite consommés par des personnes ou des animaux domestiques. Des échanges de ce type se produisent de plus en plus souvent dans le monde, en raison des changements dans les écosystèmes, et constituent autant d’opportunités d’émergence de nouvelles zoonoses.

Franchir la barrière animal-humain puis se propager d’humain à humain nécessitent cependant certains changements biologiques chez les virus. Aujourd’hui dans le monde, on peut retrouver différents types de virus à différents stades de ce processus.

Pourrait-on anticiper l’apparition des nouvelles zoonoses?

R. R. de C.: C’est ce pour quoi nous plaidons. Actuellement, face aux maladies infectieuses émergentes, nous agissons de manière réactive, une fois que les populations humaines sont en danger. Or il serait aussi souhaitable de tenter de prévenir le «saut» de nouveaux virus de l’animal à l’humain. Certains groupes de recherches travaillent déjà à l’identification sur le terrain des virus ayant ce potentiel. Les zones à risques sont connues: ce sont généralement les régions tropicales qui abritent une importante biodiversité sauvage et qui subissent d’importants changements dans l’usage des sols ainsi qu’une forte croissance de la population.

I. B.: Une des difficultés est que ces zones sont souvent situées dans des régions du monde où les systèmes de santé sont faibles, ce qui ne facilite pas le suivi des populations. Il faudrait pouvoir renforcer la surveillance des personnes les plus exposées aux zoonoses, afin de pouvoir tirer la sonnette d’alarme en cas de survenue d’une nouvelle pathologie.

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Etes-vous favorables à l’interdiction de certaines pratiques qui favorisent la propagation des zoonoses, comme la consommation d’animaux sauvages?

I. B.: C’est une question difficile car les marchés de viande sauvage, que ce soit en Chine ou en Afrique, font vivre un grand nombre de personnes: les chasseurs, mais aussi les personnes qui élèvent ces animaux dans des fermes, celles qui les commercialisent… Si on voulait interdire ces marchés, il faudrait compenser la perte de revenus de toutes ces personnes. Or ces marchés ne constituent qu’un élément parmi d’autres contribuant à l’émergence de zoonoses. Pour les maladies transmises par les moustiques, comme Zika ou la dengue, la problématique est tout autre.

R. R. de C.: Je pense aussi que ces marchés ne sont qu’un aspect du problème. L’enjeu principal est de lutter contre la déforestation, la perte de biodiversité, tous ces facteurs globaux qui contribuent à l’émergence de nouveaux pathogènes. Nous aimerions que le public prenne conscience que la destruction des écosystèmes, tout comme les changements climatiques, a un impact sur la santé. Pour prévenir de nouvelles zoonoses, il est nécessaire de protéger à la fois la santé humaine et celle des animaux et des écosystèmes, selon une approche intégrée dite «One Health» («une seule santé»).


L’Université de Genève et d’autres partenaires proposent un MOOC intitulé «Global Health at the Human-Animal-Ecosystem Interface» («Santé globale à l’interface humain-animal-écosystème»).