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Qu’il s’agisse de fuir des ouragans de plus en plus dévastateurs, notamment en Amérique centrale, de quitter des terres devenues trop arides pour être cultivées, par exemple au Sahel, ou encore de voir son milieu de vie disparaître sous l’effet de la montée des eaux, dans les îles du Pacifique… de nombreuses personnes sont contraintes de quitter leur foyer en raison du changement climatique et de ses conséquences.

Mais le réchauffement risque aussi de forcer un grand nombre de personnes à rester chez elles, malgré des conditions de vie très dégradées, d’après une nouvelle étude publiée par la revue Nature Climate Change le 7 juillet, qui met ainsi en lumière un phénomène méconnu. D’après les auteurs, le changement du climat pourrait mener à une forte réduction de la mobilité internationale des personnes les plus démunies, les mettant de ce fait particulièrement en danger.

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«Le point de départ de ce papier est le fait que la migration est une fréquente stratégie d’adaptation au changement climatique. Cependant, le changement climatique n’affecte pas seulement l’aspiration à se déplacer, mais aussi la capacité à le faire. Et cela parce que la migration, en particulier internationale, demande des ressources. Donc les personnes qui se déplacent sont celles qui ont la possibilité de le faire», a expliqué Hélène Benveniste, l’une des auteurs, lors d’une conférence de presse.

«L’immobilité contrainte ne sera pas rare»

Pour déterminer quelle part de la population sera contrainte à l’immobilité à cause du changement climatique, la chercheuse de l’Université américaine Harvard et ses collègues ont d’abord développé un modèle informatique, qui établit un lien entre le niveau de revenu et le fait d’émigrer hors de son pays. Ils l’ont ensuite intégré dans un plus vaste modèle simulant l’effet du réchauffement sur l’économie dans différentes régions du monde. Ils ont enfin effectué cinq projections sur le cours du XXIe siècle, avec différents scenarii d’évolution du changement climatique et du niveau de développement des pays.

Il en ressort que dans certaines régions du monde, notamment en Afrique du Nord et subsaharienne, mais aussi dans l’ex-Union soviétique, le changement climatique pourrait entraîner une réduction de la migration internationale de l’ordre de 10% chez les personnes ayant les plus faibles revenus, selon un scenario «moyen» où les émissions de CO2 atteindraient leur pic en 2040. Un scenario plus pessimiste, avec des catastrophes climatiques plus fréquentes, pourrait réduire encore plus nettement ces déplacements, de l’ordre de 35%.

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«Ce que suggèrent nos résultats, c’est que l’immobilité contrainte par le manque de ressources ne sera pas du tout une circonstance rare dans le futur. Au contraire, nous nous attendons à ce qu’elle joue un rôle important dans la problématique de la migration climatique», souligne Hélène Benveniste.

Pour Alice Baillat, experte de la migration et du climat à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Genève, «cette étude est très intéressante car elle vient confirmer, par une approche quantitative, des résultats déjà connus de la littérature scientifique, mais plutôt issus d’observations du terrain. Elle montre notamment que, contrairement à une idée reçue, le changement climatique va réduire la capacité des populations les plus pauvres à quitter leurs pays.»

Des populations particulièrement vulnérables

A l’heure actuelle déjà, la vaste majorité des déplacements de populations liés à des aléas climatiques se déroulent à l’intérieur même des frontières. Quelque 216 millions de personnes pourraient ainsi être amenées à se déplacer dans leur pays d’ici à 2050, d’après une étude de la Banque mondiale parue l’année passée. Un phénomène massif donc, mais peu présent dans le débat public, qui porte surtout sur les personnes qui passent des frontières.

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«Un autre intérêt de la nouvelle étude est de rappeler que les personnes qui se déplacent ne sont pas les seules qui auront besoin d’aide. Car celles qui n’auront pas la possibilité de le faire vont se retrouver dans une situation d’extrême vulnérabilité», relève Alice Baillat. Ces populations, déjà parmi les plus pauvres, seront en effet confrontées à la fois aux aléas climatiques mais aussi à une perte de revenus supplémentaire. Or à l’heure actuelle, bien que plusieurs accords internationaux portent sur la problématique des migrants environnementaux, aucun ne mentionne le sort des populations contraintes à l’immobilité. Une lacune qui nécessite d’être comblée, estiment les auteurs de l’étude.