Que faire lorsque l’on a généré, en laboratoire, un virus potentiellement dévastateur, en l’occurrence une version mutée de celui de la grippe aviaire H5N1? Faut-il publier la méthodologie suivie, au risque d’en rendre possible une utilisation nuisible? Surtout, faut-il poursuivre ces recherches? Et dans quelles conditions? C’est à ces questions qu’a répondu – positivement pour les deux premières – un panel de 22 experts invités en urgence à Genève par l’Organisation mondiale de la santé.

Moratoire de 60 jours

L’affaire a débuté l’an dernier. Deux équipes, l’une néerlandaise, l’autre américano-nippone, ont fait des expériences sur le H5N1. Jusque-là, ce virus, mortel chez 60% des gens contaminées au contact direct d’oiseaux, ne se transmettait pas entre humains. Mais les scientifiques, dans leurs laboratoires de haute protection (P3 +), lui ont fait subir des mutations telles que le microbe est parvenu à passer d’un mammifère à l’autre, en l’occurrence des furets.

Les équipes ont alors soumis leurs résultats aux revues Nature et Science. Mais le Bureau américain de la science pour la biosécurité a recommandé de ne pas divulguer le descriptif des techniques utilisées. Sa crainte: que des terroristes s’emparent de cette «recette» pour créer une terrible arme biologique, le virus pouvant peut-être se transmettre entre d’autres mammifères, les humains. Terrible car, en comparaison, la grippe de 1918, qui aurait fait entre 20 et 40 millions de morts, n’a tué «que» 0,5% des personnes infectées.

Une polémique est née sur la pertinence, voire le droit de publier l’entier des recherches, méthodologie incluse. D’aucuns affirment que la meilleure façon de lutter contre un tel virus mortel est de donner tôt la possibilité à la communauté scientifique de l’étudier. Afin de permettre un débat posé, les équipes se sont imposé, le 20 janvier, un moratoire de 60 jours (lire LT du 24.1.2012). Cette discussion d’experts a eu lieu à huis clos jeudi et vendredi à l’OMS.

«Les participants ont souligné le niveau élevé de risque concernant le virus de la grippe aviaire et le besoin de mieux le comprendre avec des recherches additionnelles», a déclaré vendredi Keiji Fukuda, sous-directeur général en charge de la Sécurité sanitaire à l’OMS. Les travaux sur le H5N1 muté vont donc se poursuivre. Mais le point suivant est de savoir dans quelles conditions de biosécurité, a souligné Ron Fouchier, de l’équipe néerlandaise: «Une nouvelle évaluation des paramètres de sécurité nécessaires sera menée au sein d’un groupe d’experts élargi.» Par ailleurs, «cela ne dépend pas que des scientifiques, mais des autorités sanitaires dans chaque pays où les recherches ont lieu. Nous attendrons leurs recommandations avant de les reprendre.» Jusqu’à quand? «Au minimum jusqu’à la fin du moratoire, soit le 20 mars. Mais nous espérons que la décision tombera avant.»

Restait la question de la diffusion des deux études: «Il y a eu une préférence pour les publier dans leur entier», a dit Keiji Fukuda. «Ceci dans l’intérêt de la science et de la santé publique», a ajouté Ron Fouchier. Or ces articles ne sortiront pas dans l’immédiat: selon le virologue, «les annonces autour de ces expériences ont créé de l’anxiété dans le public. Avant la publication, à une date indéterminée, il s’agit d’en informer clairement ce dernier sur les tenants et aboutissants, les risques et les bénéfices. De plus, la rédaction des manuscrits finaux, en raison notamment de toutes les législations internationales avec lesquelles il faudra se mettre d’accord, prendra du temps. Des années peut-être.»

Trois pistes pour la suite

Lorsque tous les feux seront au vert, Ron Fouchier voit trois pistes à suivre, à partir des bases jetées dans ces deux études: «D’abord, la surveillance sur le terrain: des experts vont traquer de nouvelles mutations et évaluer leurs impacts sur la santé humaine. De notre côté, nous chercherons, en laboratoire, si d’autres souches du virus peuvent muter. Enfin, des virologues pourront commencer à évaluer si les vaccins et médicaments antiviraux sont efficaces contre ces H5N1 mutés.»