Face à ce que l'OMS qualifie désormais de pandémie – la chancelière allemande Angela Merkel ayant également annoncé ce mercredi qu’il était probable que 70% de la population du pays (soit 58 millions de personnes) contracte le Covid-19 –, les entreprises pharmaceutiques sont de plus en plus nombreuses à revoir leurs priorités afin de se mobiliser contre le coronavirus.

Ce changement de cap s’appuie sur une coopération scientifique internationale sans précédent. En effet, en quelques mois seulement, le SARS-CoV-2 a déjà fait l’objet de plusieurs centaines d’articles référencés dans la très sérieuse base de données PubMed, un moteur de recherche gratuit dédié aux sciences biomédicales. A titre de comparaison, lors de la première épidémie de SRAS en 2003, il avait fallu plus d’un an pour produire moitié moins d’articles.

Dans la quête du composé capable de prévenir ou de venir à bout du Covid-19, deux stratégies sont actuellement à l’œuvre: la recherche d’un médicament antiviral et la découverte de vaccins. Explications avec Johan Neyts, président de la Société internationale de recherche sur les antiviraux, et directeur du Laboratoire de virologie de l’Université catholique de Louvain, en Belgique.

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1. Les vaccins

Développés par des groupes de chercheurs issus d’institutions publiques ou de laboratoires privés, près d’une dizaine de vaccins contre le coronavirus sont actuellement en développement.

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«Cette approche est intéressante sur le long terme, explique le professeur Johan Neyts. Contrairement à d’autres virus, comme ceux responsables de la grippe saisonnière qui mutent facilement et nécessitent d’adapter les vaccins tous les ans, les coronavirus sont des virus stables, dont la fréquence de mutation est peu élevée.» En clair, cela signifie qu’un vaccin – ou un médicament – développé pour le SARS-CoV-2 aurait de très bonnes chances d’être efficace dans le futur, à l’instar des vaccins contre la fièvre jaune et la rougeole, développés il y a respectivement 80 et 50 ans et toujours administrés aujourd’hui.

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Divers angles d’attaque

Dans la course aux vaccins, les approches adoptées diffèrent. Alors que certains groupes, comme Johnson & Johnson, optent pour une stratégie classique en développant des prototypes sur des versions inactivées du virus (qui ne contiennent plus d’agent infectieux), d’autres misent sur des technologies plus innovantes. C’est le cas des sociétés américaines Moderna Therapeutics et Inovio Pharmaceuticals et du laboratoire allemand CureVac, dont les candidats-vaccins, dits à ARN messager, sont produits à l’aide du génie génétique.

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L’idée: utiliser un brin d’ARN messager (une copie transitoire d’une portion d’ADN) capable de coder une protéine en forme de pointe, présente naturellement à la surface du coronavirus, dans le but de déclencher une réponse immunitaire appropriée au cas où le pathogène se présenterait. Développé en quarante-deux jours, le prototype de Moderna, baptisé ARNm-1273, pourrait être testé sur des volontaires sains à la fin du mois d’avril.

De son côté, la multinationale GlaxoSmithKline s’appuie sur le rôle des adjuvants, ces agents qui, lorsqu’ils sont ajoutés à certains vaccins, permettent de renforcer la réponse immunitaire. La firme britannique a notamment annoncé, fin février, sa collaboration avec la société chinoise Clover Biopharmaceuticals, afin de développer un candidat-vaccin actuellement en phase pré-clinique.

Autre angle d’attaque: l’insertion de microsegments du SARS-CoV-2 dans des vaccins préexistants ayant démontré leur efficacité. Une stratégie envisagée par l’Institut Pasteur, dont le choix s’est porté sur le vaccin contre la rougeole, et par le Laboratoire de virologie de l’Université de Louvain avec le vaccin contre la fièvre jaune. Une première version du vaccin français pourrait voir le jour à l’automne 2020.

Tests indispensables

Si la conception de prototypes de vaccins peut être rapide, plusieurs mois ou années seront encore nécessaires avant d’aboutir à une version commercialisable. Impossible en effet de faire l’impasse sur les tests visant à évaluer leur innocuité, leur capacité à produire une réponse immunitaire ou encore le niveau de protection qu’ils confèrent. Raison pour laquelle les spécialistes de l’Organisation mondiale de la santé tablent sur un délai de douze à dix-huit mois avant de voir le premier vaccin être mis sur le marché.

2. Les médicaments antiviraux

Dans l’attente d’un vaccin, tous les spécialistes s’accordent: il est urgent de développer un médicament capable de soigner ou de ralentir la réplication du virus dans les poumons. On estime justement que près de 80 essais cliniques sont actuellement en cours afin d’évaluer l’efficacité de différentes molécules contre le SARS-CoV-2.

La plupart de ces études concernent des antiviraux ayant déjà été testés chez l’humain dans le cadre d’autres infections. L’approche est pour le moins pragmatique, lorsque l’on sait que le développement d’un nouveau médicament prend, en règle générale, une dizaine d’années.

Ebola, paludisme, Covid-19… même combat

Dans ce registre, plusieurs molécules semblent prometteuses. C’est le cas du remdésivir, un antiviral employé contre Ebola mais aussi contre le SRAS et le MERS. Son concepteur, l’entreprise pharmaceutique californienne Gilead Sciences, a d’ailleurs annoncé, fin février, le lancement de deux essais cliniques afin d’évaluer la sécurité et l’efficacité du traitement sur environ 1000 adultes touchés par le Covid-19 et présentant des manifestations sévères ou modérées de la maladie. Ceux-ci devraient débuter en mars et des résultats préliminaires pourraient tomber fin avril. Gilead Sciences a par ailleurs annoncé avoir déjà pris des mesures afin de produire massivement le médicament en cas de succès.

Compte tenu de nos connaissances sur les coronavirus et de leur stabilité, nous aurions pu développer un médicament il y a déjà plusieurs années, après la crise du SRAS de 2003

Johan Neyts, professeur de virologie à l’Université catholique de Louvain

Un médicament antipaludéen, la chloroquine, pourrait également être un candidat intéressant. «En 2003, au moment de la première épidémie de SRAS, l’une de nos équipes avait démontré que ce médicament pouvait soulager certains symptômes respiratoires chez des patients atteints de ce syndrome, relate Johan Neyts. Selon une communication des autorités chinoises, cette molécule semble avoir des effets bénéfiques pour les patients touchés par le Covid-19, mais nous attendons la confirmation de ces résultats par le biais de publications scientifiques.»

Deux molécules antivirales permettant de lutter contre le VIH, le lopinavir et le ritonavir, sont également à l’étude, en raison de la similarité entre la protéase (un type d’enzyme) du SARS-CoV-2 et celle du VIH.

Compte tenu des différentes phases de tests que devront passer ces médicaments, il faudra sans doute attendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant que ces molécules puissent être commercialisées.

«Screening» à large échelle

Une solution pourrait aussi venir de molécules encore inexploitées. Dans ce sens, le Laboratoire de virologie de l’Université catholique de Louvain se prépare à analyser près de 20 000 composés référencés par l’Institut Scripps, en Californie, et par les propres banques de données de l’université belge.

«Notre objectif, à court terme, serait de parvenir à identifier quelles molécules pourraient soulager les symptômes respiratoires. A long terme, nous espérons pouvoir mettre au point un antiviral efficace contre tous les membres de la famille des coronavirus.»

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Amer, le professeur pointe le gâchis sanitaire actuel: «Compte tenu de nos connaissances sur les coronavirus et de leur stabilité, nous aurions pu développer un médicament il y a déjà plusieurs années, après la crise du SRAS de 2003. Malheureusement, une fois l’épidémie passée, les gouvernements n’ont pas donné l’impulsion nécessaire en soutenant la recherche. Si un tel médicament avait été développé à l’époque, la crise actuelle aurait certainement pu être évitée.»


Une brèche pour les charlatans

Thés, huiles essentielles, argent colloïdal… Face à la peur qui s’installe, certaines entreprises n’hésitent pas à faire la promotion – douteuse – de produits soi-disant capables de guérir ou prévenir le Covid-19. De quoi fâcher tout rouge la Food and Drug Administration américaine. Première étape: une lettre d’avertissement envoyée début mars à sept entreprises, qui sera suivie par des actions plus musclées en cas de récidive. On le rappelle, pour l’heure il n’existe encore aucun traitement reconnu contre le Covid-19. S. L.


Course au traitement: la Suisse impliquée

Dans le monde entier, des chercheurs tentent de trouver des solutions de lutte contre le SARS-CoV-2. Les scientifiques suisses participent à cet effort au travers de diverses initiatives 

Comment venir à bout du coronavirus? Pour l’instant, il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique contre le Covid-19. Mais en Suisse, comme à l’étranger, les chercheurs mettent les bouchées doubles pour identifier de nouvelles solutions.

Du côté des pharmas, Roche est surtout impliquée dans la mise au point d’outils diagnostiques. Un de ses médicaments, l’Actemra, normalement utilisé dans le traitement de la polyarthrite rhumatoïde, vient par ailleurs d’être approuvé par les autorités de santé chinoises pour les patients souffrant de complications sévères dues au virus. En revanche, ni Roche ni Novartis n’ont annoncé de programmes de recherche dédiés spécialement au SARS-CoV-2.

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Certaines start-up se sont lancées sur ce créneau, comme Combioxin, à Genève, qui utilise des vésicules de lipides pour lutter contre les infections sévères. «Nous avons mené des essais cliniques contre les pneumonies bactériennes, mais notre approche semble aussi efficace contre les infections causées par des virus à enveloppe, comme le coronavirus», explique Samareh Azeredo da Silveira Lajaunias, cofondatrice de Combioxin, qui cherche des investisseurs pour explorer cette voie.

Appel à projets unique en son genre

D’autres approches, encore à l’état préliminaire, pourraient faire leurs preuves contre le coronavirus ou d’autres virus émergents. Des chercheurs de l’Université de Genève ont ainsi décrit il y a quelques semaines dans la revue Science Advances un antiviral à large spectre, basé sur des dérivés naturels du glucose, appelés cyclodextrines. Un spin-off a été créé afin d’étudier le développement pharmaceutique de cette découverte.

Encore plus en amont, des scientifiques de l’Université de Bâle utilisent des programmes informatiques pour tenter de découvrir des substances prometteuses dans des catalogues de molécules existantes. Ils en ont identifié une douzaine qui pourrait s’avérer efficace contre le SARS-CoV-2.

Afin de favoriser ce type d’initiatives, le Fonds national suisse a lancé un appel à projets spécial, destiné à des recherches sur le coronavirus et doté de 5 millions de francs. C’est la première fois que cette institution lance un tel appel à court terme en raison de l’actualité. Pascaline Minet

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