Il faut se courber pour pénétrer à l’intérieur de la fente haute d’à peine plus d’un mètre. Les yeux ont ensuite besoin de quelques secondes pour s’habituer à l’obscurité, tant le soleil romain est aveuglant. Quelques mètres en contrebas, les ténèbres cachent une caisse en tuf longue d’environ un mètre quarante, associée à un élément circulaire. Tous deux sont protégés par des blocs taillés dans cette même roche poreuse. La structure est logée sous la Curia Iulia, la Curie julienne qui abritait les réunions du Sénat au cœur du Forum romain.

La mise au jour de ce sarcophage a immédiatement provoqué une vive clameur médiatique: elle pourrait être liée au mythique premier roi de Rome, Romulus, d’après un premier communiqué publié le 17 février. Lapidaire et ambigu, le texte rédigé par le Parc archéologique du Colisée évoque «une découverte exceptionnelle», associée directement au fondateur de la cité antique. Très vite, la confusion porte à croire que la sépulture même de Romulus est retrouvée. «Nous avons bien expliqué, plusieurs fois, qu’il ne s’agit pas de sa tombe», tranche Alfonsina Russo quatre jours plus tard.

Un mythe enterré?

La directrice du parc est visiblement très irritée. Sa voix résonne sous l’imposant plafond de la Curie julienne, ouverte à l’occasion d’une conférence de presse vendredi 21 février. Le caveau est «lié aux origines de Rome» certes, mais il est surtout lié «à un lieu de culte et de mémoire», tranche-t-elle encore. Et non donc directement au légendaire Romulus. Ce monument a priori funéraire daterait, selon les premières analyses, du VIe siècle avant Jésus-Christ, donc «bien après la mort de Romulus, situé au VIIIe siècle», ajoute l’archéologue.

L’annonce ravive en tout cas le débat sur la mort de Romulus et sa sépulture. D’abord, un mythe peut-il être enterré? La légende du fondateur de Rome se confond avec les origines historiques de la Ville éternelle. Petit-fils d’un roi déchu, il est jeté dans le Tibre avec son jumeau Rémus. Le panier est recueilli par une louve, qui les nourrit avant que les nouveau-nés ne soient récupérés puis élevés par un pasteur. Une fois adultes, les deux frères fondent une cité sur la colline du Palatin. La première pierre de Rome est posée. La ville grandit grâce à une politique d’asile; tous les exilés des cités voisines peuvent s’y réfugier. Le long règne de Romulus passe par l’assassinat de son propre frère. La mort du premier roi de Rome reste mystérieuse. Il aurait disparu devenant le dieu Quirinus ou aurait été démembré par les sénateurs.

Selon la tradition, Romulus n’a jamais eu de sépulture

Andrea Carandini, membre du comité scientifique du parc

Sarcophage déjà connu

L’existence du sarcophage qui suscite aujourd’hui tant de passions était en fait déjà connue. Il avait même déjà été déterré, il y a un siècle. Dès 1898, l’archéologue et sénateur italien Giacomo Boni dirige les fouilles du Forum romain. Le sol piétiné aujourd’hui par les touristes se situe alors à une dizaine de mètres de profondeur. Il découvre notamment le Comitium, lieu réservé aux réunions publiques dans la Rome antique, et le lapis niger, une stèle portant l’une des plus anciennes inscriptions latines. Face à l’importance de ces premières découvertes, le caveau et la caisse sont vite oubliés. Dans les années 1930, la construction d’escaliers monumentaux pour accéder à la Curie, exaltation fasciste de l’Empire romain, laisse même craindre la destruction de ces ruines souterraines.

Au pied de la porte monumentale de cette Curia, à quelques mètres de l’entrée du caveau, Patrizia Fortini est visiblement émue quand elle se remémore sa (re)découverte pour Le Temps. Cette archéologue a commencé il y a environ un an à analyser la documentation et les informations laissées par Giacomo Boni. Elle a eu l’intuition que son confrère, cent ans plus tôt, a sous-estimé l’importance du lieu.

Mais pourquoi lier cette ruine à Romulus? D’abord en raison de la proximité avec le lapis niger, une «pierre noire indiquée comme lieu funeste lié à la mort» du roi, précise le Parc archéologique dans son communiqué, se référant à «certains écrivains antiques». Sa localisation au cœur d’un lieu fortement symbolique pour la vie politique de la Rome antique peut aussi le laisser soupçonner.

Sépulture symbolique

«Selon la tradition, Romulus n’a jamais eu de sépulture», souligne l’archéologue Andrea Carandini, membre du comité scientifique du parc. Soit il n’y a simplement pas de corps, soit il aura été enterré en plusieurs endroits de la ville. Sa tombe ne serait donc pas liée à sa mort et à son mythe, mais à son culte. «Rien n’interdit que, dans une époque ultérieure, entre le VIe et le Ve siècle avant Jésus-Christ, soit né le désir pour un lieu de vénération, détaille le professeur. Il s’agirait d’une invention antique dont l’existence est prouvée par Varron.»

Cet écrivain et savant du Ier siècle avant Jésus-Christ est l’une des rares sources évoquant une telle sépulture symbolique de Romulus, selon l’archéologue de 82 ans. Devait-elle exister, ce grand connaisseur de Rome situe la tombe ailleurs: elle «se trouverait près du tribunal, à côté du Volcanal, le sanctuaire dédié au dieu Vulcain, où Romulus a par ailleurs été tué, détaille Andrea Carandini. Nous nous trouvons toujours à l’intérieur du Comitium, mais en un autre point.» Le sarcophage retrouvé en ce début d’année est-il issu d’une tradition différente, dont la connaissance n’est pas parvenue jusqu’à nous? «Cela est possible, dans la mesure où de nombreuses sources écrites ont été perdues», répond Andrea Carandini.

Les fouilles reprendront en avril prochain et promettent «d’ultérieures surprises», se réjouit Alfonsina Russo, assurant que le sarcophage lié à Romulus sera visible pour le public «d’ici à deux ans». En attendant, cette découverte et son annonce éclatante démontrent avant tout notre désir persistant de comprendre les origines de Rome, à cheval entre légende et réalité.

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