Récoltes: la menace climatique

Agronomie Les rendements agricoles stagnent en Europe depuis les années 1990

Une étude évalue le rôle des changements climatiques dans ce phénomène

Après des décennies de progression, les rendements agricoles semblent avoir atteint un plateau en Europe. La production de blé, par exemple, y stagne depuis les années 1990. Ce constat, qui se retrouve aussi dans d’autres régions du monde, est d’autant plus préoccupant que la demande alimentaire globale va croissant. Les agronomes soupçonnent les changements climatiques d’être en partie responsables de ce plafonnement. Mais d’après une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique PNAS , la stagnation de la production agricole en Europe ne serait qu’en partie imputable au réchauffement.

«L’intérêt de ce travail, c’est qu’il évalue la part de la pause des rendements qui est attribuable aux modifications du climat, et celle qui a d’autres origines. Cette question constitue un défi pour la ­recherche», explique Annelie Holzkaemper, spécialiste de l’agriculture et des changements climatiques à l’institut fédéral de recherche agronomique Agroscope. Pour démêler cette question, les auteurs de l’étude ont utilisé des tests statistiques qui comparaient l’évolution observée des rendements avec ceux qu’on aurait pu attendre en fonction de différents paramètres, notamment climatiques. Ces scientifiques, basés à l’Université américaine de Stanford, ont ainsi calculé que les changements de températures et de précipitations depuis les années 1990 étaient à l’origine d’une baisse de 2,5% du rendement du blé et de 3,8% de celui de l’orge en Europe. D’autres cultures comme le maïs et la betterave auraient à l’inverse profité de ces transformations, avec des rendements respectivement 0,3 et 0,2% plus élevés qu’anticipé.

«Ces effets peuvent paraître relativement faibles mais il ne s’agit que de moyennes, ce qui signifie que certaines régions d’Europe ont souffert de manière plus marquée du réchauffement. C’est le cas de l’Italie, où il aurait causé des baisses de rendement de l’ordre de 5%», soulignent les auteurs de l’étude. Toutefois, selon ces chercheurs, les changements climatiques ne seraient que faiblement responsables du surplace des rendements européens, à hauteur de 10% environ. Les principales raisons de ce phénomène seraient plutôt à chercher du côté politique: depuis les années 1990, les subventions agricoles européennes ne sont plus directement liées à la production, et des mesures à visée écologique ont été prises pour limiter l’usage d’engrais. Ces deux facteurs auraient eu un impact négatif sur les rendements.

«Je suis surpris que ces calculs, réalisés par une excellente équipe de recherche, ne pointent pas vers un rôle plus important du réchauffement, indique Christian Huyghe, directeur scientifique adjoint à l’Institut national français de recherche agronomique. Mais peut-être certains critères n’ont-ils pas été suffisamment pris en compte, comme les changements de techniques dans certaines cultures et la possibilité d’un plafond biologique au-delà duquel la productivité agricole ne peut plus progresser.» Annelie Holzkaemper, en revanche, ne s’étonne pas des résultats: «Ils sont cohérents avec ce que nous observons en Suisse, où les changements climatiques n’ont jusqu’à présent eu qu’un faible impact sur l’agriculture. D’après nos évaluations, le maïs a légèrement bénéficié de l’augmentation des températures tandis que le blé est désormais moins adapté dans certaines des zones où il est cultivé.»

Si l’impact du climat sur les rendements semble donc jusqu’alors limité en Europe, qu’en sera-t-il à l’avenir? Selon le dernier rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), les rendements des grandes cultures pourraient perdre en moyenne 2% par décennie à l’échelle mondiale. «L’existence de seuils de basculement est aussi à craindre. Par exemple, l’impact du réchauffement sur la production de blé pourrait être catastrophique si la température dépassait les 29°C durant la période de floraison de cette céréale, ce qui aurait pour effet de la stériliser», relève Annelie Holzkaemper.

Les deux agronomes insistent cependant sur l’importante marge d’adaptation à disposition des agriculteurs européens, en tout cas à court et moyen terme: «Outre le déplacement des zones de production – qui peut être difficile à faire passer, notamment pour la vigne – on peut miser sur des variétés plus adaptées ou sur des successions culturales qui rendent les systèmes plus robustes», indique Christian Huyghe. Quant à Annelie Holzkaemper, elle met en avant le changement des dates de semis et le développement de l’irrigation comme d’autres solutions permettant une agriculture dans un climat transformé.

En Suisse, le maïs a bénéficié de l’accroissement des températures, mais le blé est moins adapté