environnement

Le refuge du Goûter, prototype écologique de l’extrême

La décision d’exploitation du nouveau refuge sur l’itinéraire classique du Mont-Blanc sera prise début juin. L’enjeu de la sécurité échauffe les esprits dans la vallée de Chamonix. «Nous sommes prêts», affirme l’architecte suisse Hervé Dessimoz

Le Goûter, prototype écologique de l’extrême

Construction La décision d’exploitation du nouveau refuge sera prise début juin

L’enjeu de la sécurité échauffe les esprits dans la vallée de Chamonix

«Nous sommes prêts. J’ai confiance que toutes les normes de sécurité sont respectées.» Hervé Dessimoz, l’architecte du nouveau refuge du Goûter, attend «avec sérénité» le feu vert à l’exploitation de la cabane dans toute sa capacité – 120 couchettes. La décision, très attendue depuis l’incident de septembre 2012 qui l’a reportée à ce printemps, sera prise d’ici à un mois par le maire de Saint-Gervais.

Dernière halte sur la voie classique du Mont-Blanc empruntée par 80% des alpinistes qui accèdent au «Toit de l’Europe», le nouveau refuge remplacera une bâtisse vétuste des années 60. Avant même son ouverture au public, des images ont fait le tour du monde: audace technique et beau geste, le refuge est promu comme le symbole d’une démarche écologique et durable.

Etalé sur trois étés, le chantier s’est déroulé dans des conditions extrêmes, à 3800 mètres d’altitude. Situé à 200 mètres de l’ancien bâtiment, le refuge est ancré par des pieux en béton qui s’enfoncent de douze mètres dans les couches de gneiss. Le vide d’un côté, la glace de l’autre, il repose sur une plateforme en porte-à-faux des vertigineux couloirs de l’aiguille du Goûter. La prouesse technique et humaine impressionne. C’est de surcroît un bel édifice, avec sa forme ovoïdale et son revêtement en acier brossé qui lui confère un air de soucoupe volante.

En 2004, quand le Club alpin français (CAF) envisage de remplacer son refuge par un nouveau bâtiment, il stipule que celui-ci devra se réclamer de l’esprit du développement durable. Le projet initial mûrit quatre ans, puis bute sur des difficultés de financement et des doutes quant à sa faisabilité. C’est à ce moment que l’architecte Hervé Dessimoz (Groupe H) et son partenaire Thomas Büchi (Charpente Concept), tous deux à Genève, s’en­gagent dans l’aventure.

La paire suisse a bâti pour Expo.02 le Palais de l’équilibre, désormais installé sur le site du CERN. La fameuse sphère en bois, assemblée comme un simple jeu de mécano, a été partout saluée pour son audace et son caractère innovant. Le tandem retravaille le projet du Goûter dans une version qui séduit le CAF, maître de l’ouvrage, et convainc des bailleurs de fonds. Rassurées par le professionnalisme des Suisses, attirées par le gain d’image escompté sur ce «chantier de l’extrême», des entreprises prennent à leur tour des risques. La roue tourne.

Pour son plaisir, Hervé Dessimoz pilote des hélicoptères; Thomas Büchi pratique l’alpinisme. Ils font une cordée bien équipée pour conduire un chantier hors norme: éprouvant pour les hommes et complexe sur les plans logistique et administratif. «Quand l’un de nous deux flanchait, l’autre le soutenait, se souvient l’architecte. Nous sommes allés au bout, portés par notre amitié granitique et grâce à l’engagement exceptionnel des équipes.»

Sous sa couverture d’acier, le nouveau Goûter est intégralement construit en bois, comme le Palais de l’équilibre. L’épicéa résiste aux températures extrêmes; il garantit le meilleur rapport légèreté-robustesse: la clef pour réduire les rotations entre la vallée et l’arête du Goûter. Le bois a été prélevé dans les forêts de Chamonix. Sachant que la forêt française croît au rythme de 8000 m3 par heure, il pousserait toutes les quatre minutes en France l’équivalent d’un refuge du Goûter.

A l’instar de la nouvelle cabane Monte Rosa à Zermatt, mais mille mètres plus haut, le Goûter sera autonome en eau et en électricité. Un fondoir recueille la neige soufflée par le vent puis chauffée par l’énergie des panneaux solaires. L’électricité est solaire, tout comme l’énergie thermique qui diffuse la chaleur dans un réseau de radiateurs. Un groupe électrogène tournant à l’huile de colza prend le relais si nécessaire. Le gaz de cuisson est le seul recours à l’énergie fossile. L’assainissement des eaux usées, un casse-tête à cette altitude, recourt à une technologie sophistiquée qui équipe les sous-marins. Une station d’épuration miniature filtre les déchets organiques et les eaux usées, si bien que les eaux rejetées dans la montagne sont propres.

Ces équipements high-tech devront faire leurs preuves au quotidien, dans l’environnement hostile du Mont-Blanc: vents jusqu’à 300 km/h; température moyenne annuelle de – 7 degrés, un volume d’oxygène de 40% inférieur à son niveau en plaine. Cet hiver, la surveillance informatique à distance du refuge et de ses équipements n’a produit que des résultats positifs, assure Hervé Dessimoz. De bon augure avant le test ultime: satisfaire à toutes les prescriptions légales de sécurité.

L’incident de septembre 2012 – une fuite de vapeur d’eau dans le système thermique – a semé le trouble. Et détérioré les relations, déjà tendues, pour des motifs financiers, entre la mairie de Saint-Gervais et le CAF. La fête pour l’inauguration du refuge en a fait les frais: elle a été annulée dans l’incompréhension générale.

Le maire de Saint-Gervais, qui a accompagné tout le projet, a viré sur la défensive. «Je passe pour l’emmerdeur de service, j’assume!» clame Jean-Marc Peillex. Et il ajoute: «On n’ouvre pas un Novotel en plaine, mais un prototype suspendu dans le vide, entouré de glace, exposé aux vents tempétueux et au grand froid. Le moindre accident peut virer à la tragédie.»

La France aime codifier les prescriptions dans des règlements à rallonge et interprète le principe de précaution de façon extensive, note le maire. Qui rappelle l’accident du tunnel du Mont-Blanc, à l’issue duquel «le maire de Chamonix était seul face aux juges». Et peste contre les requins des Alpes, prêts à sacrifier la sécurité pour faire du fric, le plus vite possible.

L’irritation monte dans la vallée. Denis Crabières, président du Syndicat national des guides de montagne français, s’étonne de ne jamais avoir entendu Jean-Marc Peillex parler sécurité pour de vieux refuges en activité mais loin de respecter les exigences les plus récentes: «Monsieur le maire aime la polémique. Il défend son pré carré, froissé de devoir traiter avec des institutions nationales.»

De son bureau dans la banlieue de Meyrin, Hervé Dessimoz calme le jeu. Déçu par les querelles chamoniardes, il veut croire que tout sera vite réglé dans l’intérêt des alpinistes. Fin mai et début juin, deux visites réuniront au refuge experts et acteurs concernés par la sécurité. L’occasion de mettre tout le monde d’accord. Car l’inverse serait absurde. Un refuge flambant neuf, envié partout, qui a englouti 7,5 millions d’euros dont 50% de fonds publics, et la porte resterait fermée? Ce serait Clochemerle au pays du Mont-Blanc.

L’architecte regarde en avant. Des sollicitations lui parviennent de pays où le refuge du Goûter fait rêver. Il a aussi reçu des appels du pied de Zermatt, où la bourgeoisie rénove le refuge Hörnli, point de départ de l’ascension du Cervin. «J’ai délivré quelques conseils, rien de plus.» Visiblement, l’envie n’y est pas. Aussi parce que la page du Mont-Blanc n’est pas tournée. «Le Goûter est plus qu’un refuge, c’est un message, philosophe son concepteur. Si nous sommes capables de construire durable là-haut, alors il n’y a aucune excuse pour ne pas le faire en plaine.»

«Le développement durable au sommet», conférence d’Hervé Dessimoz (architecte) et Thomas Büchi (ingénieur bois), mardi 14 mai, 20 h, Globe de la science et de l’innovation, rte de Meyrin 385, Meyrin. Entrée libre.

«On n’ouvre pas un Novotel en plaine, mais un prototype suspendu dans le vide et entouré de glace»

«Si nous pouvons construire durable là-haut, nous n’avons plus d’excuse pour ne pas le faire en plaine»

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