Des champs abandonnés. Des pâturages désertés. Des hameaux effondrés. De gros villages où ne survivent plus que deux ou trois dizaines de vieillards. Ces scènes dignes de l’Ouest américain, de ses ruées vers l’or et de ses soudaines débandades se multiplient aujour­d’hui en Europe. Après une longue phase d’expansion spatiale, le peuplement du Vieux Continent est entré dans une nouvelle ère, caractérisée cette fois par le repli.

Des périodes de décroissance démographique ont toujours existé à un échelon local au sein de l’espace européen. Mais elles prennent aujourd’hui un tour massif. Elles ne représentent plus l’abandon de quelques villages ou de quelques micro-vallées mais celui de territoires entiers. Au point que ces contrées d’un nouveau genre ont reçu des démographes un nouveau nom au début des années 2000: les shrinking regions, du verbe anglais to shrink, qui signifie «rétrécir». Comme rétrécit désormais dans un nombre croissant d’endroits l’espace occupé par l’homme.

Cette évolution a deux moteurs: la natalité et la migration. Les 27 pays de l’Union européenne (pour ne parler que d’eux) ont vu leur taux de fécondité chuter brutalement depuis une soixantaine d’années. Alors que cet indice était encore de 2,8 enfants par femme en 1950, il est passé vers 1975 en dessous de 2,1, le seuil de renouvellement naturel des populations. Puis il a plongé encore pour s’établir à 1,5 en 2005. Dans ces conditions, la partie devient serrée: toute population présentant ce genre de chiffres est condamnée à péricliter si elle ne bénéficie pas d’un apport migratoire.

Or, les régions de l’Union européenne s’avèrent très inégales à cet égard. Si certaines attirent des immigrants, d’autres s’en montrent incapables quand elles ne sont pas elles-mêmes saignées par l’émigration. Tel est notamment le cas de nombreuses zones périphériques de montagne, qui ont contre elles deux tendances lourdes: l’intensification de l’agriculture, que leur relief interdit, et l’attrait grandissant des villes – alors que la population globale de l’Europe a crû de 33% en un demi-siècle, celle de ses villes a augmenté de 78%.

«La décroissance démographique est renforcée par deux boucles de rétroactions, ajoute Claude Grasland, professeur de géographie à l’Université Paris Diderot et coordinateur scientifique d’un rapport commandé par le Parlement européen («Régions en déclin: un nouveau paradigme démographique et territorial»). La première boucle est de nature économique: moins de population signifie moins de services privés, donc moins de riches, donc moins d’impôts, donc moins de services publics, donc moins de population, etc. La seconde est d’ordre démographique: moins de population veut dire moins de travail, donc moins de jeunes en âge de procréer, donc moins d’enfants, donc moins de population.»

Le phénomène s’est de toute évidence installé pour durer. «L’étude de cas précis montre que de nombreux motifs d’abandon des terres sont très locaux (liés, par exemple, à la fertilité des sols) et que certains peuvent apparaître temporaires (causés notamment par des restructurations foncières)», affirme une étude publiée en 2010 par deux organisations écologistes, le WWF et l’Institute for European Environmental Policy («Farmland Abandonment in the EU: an Assessment of Trends and Prospects»). Mais malgré ce type d’incertitudes, «la plupart de ces causes devraient perdurer et certaines des plus importantes s’intensifier, en raison notamment d’une exposition grandissante aux marchés agricoles globaux».

Si une Europe paraît destinée à se remplir, une autre semble condamnée à se vider. «Les modèles indiquent de manière tout à fait consistante que les régions les plus à risque seront la Finlande et la Suède, les Pyrénées, le nord/nord-ouest de l’Espagne et le Portugal, le massif Central (France), les Apennins (Italie), les Alpes, d’autres régions d’altitude en Allemagne, la région frontalière de la République tchèque ainsi que, dans une moindre mesure, la chaîne des Carpates, avance l’étude du WWF et de l’Institute for European Environmental Policy. La plupart de ces contrées sont couvertes de montagnes ou de collines ou alors situées à des latitudes septentrionales.»

«Presque tous les pays de l’Union européenne comportent au moins une région en décroissance démographique probable ou très probable au cours des vingt-cinq prochaines années», assure pour sa part le rapport de Claude Grasland. Mais les shrinking regions seront particulièrement nombreuses «dans les anciens pays socialistes et dans les pays méditerranéens».

Le mouvement est puissant. On estime aujourd’hui à un million d’hectares les terres agricoles abandonnées chaque année au sein de l’Union européenne: 10 000 km2 qui représentent peu ou prou la surface de la Suisse romande. «L’estimation moyenne d’une déprise agricole représentant 3 à 4% du total des campagnes autour de 2030 est la plus plausible, concluent le WWF et l’Institute for European Environmental Policy. Ce qui représentera alors de 126 000 à 168 000 km2.» Soit une surface largement plus étendue que celle de l’Autriche ou du Portugal.

«Moins de population signifie moins de travail, donc moins de jeunes et moins de naissances»