Remonter le temps pour soigner le cancer

Médecine Vivre dans un cadre rappelant sa jeunesse ferait l’effet d’une cure de jouvence, a montré une étude

Une psychologue va tester ce mystérieux pouvoir de l’esprit chez des femmes atteintes du cancer du sein

En franchissant le seuil de la porte, les huit septuagénaires ont pénétré dans une machine à remonter le temps. Au mur, il y avait des posters de vieux films, comme Autopsie d’un meurtre, avec James Stewart. Sur les tables, des magazines et des livres sortis de la fin des années 50. Dans le salon, un vieux téléviseur noir-blanc. Et, surtout, pas de miroirs. Seulement quelques photos de famille des participants, prises vingt ans auparavant. On était en 1981, mais tout dans ce monastère converti en habitation, aux confins du New Hampshire, évoquait 1959.

«Ils ont été replongés dans l’atmosphère de cette époque, lorsqu’ils étaient encore jeunes et en bonne santé, raconte Ellen Langer, la psychologue de Harvard qui a imaginé cette étude. Durant cinq jours, nous les avons encouragés à évoquer des événements tirés de l’actualité de 1959, en parlant au présent.» Les hommes ont abordé le lancement du premier satellite américain ou l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba, comme s’ils venaient de se dérouler.

Les résultats furent spectaculaires: «Leur vision, leur ouïe, leurs capacités cognitives et leur force s’étaient améliorées, se souvient la chercheuse. Des observateurs neutres ont également estimé qu’ils avaient rajeuni en apparence.» Leur progression a été mesurée en fonction d’un groupe de contrôle qui avait reçu pour instruction de parler des années 50, mais au passé.

«Ces hommes ont reçu un stimulus qui les a immergés dans le passé et les a amenés à se comporter comme ils l’auraient fait à l’époque, par une sorte de réflexe pavlovien», détaille-t-elle. Ce genre d’interaction entre l’esprit et le corps est à l’origine de plusieurs phénomènes encore mal compris en médecine, comme l’effet placebo ou les rémissions spontanées.

Ce printemps, Ellen Langer va tenter de reproduire son étude de 1981 avec huit femmes atteintes d’un cancer du sein de stade 4. Ces dernières passeront une semaine dans une maison, au Texas, entièrement équipée pour ressembler à la fin des années 90. «Nous avons choisi cette époque car il s’agit d’une période où ces patientes n’avaient pas encore été diagnostiquées», explique la scientifique, qui est l’auteur de plus de 200 papiers sur ce sujet. S’y immerger leur permettra de se retrouver dans la peau d’une femme en bonne santé.

Un autre groupe vivra dans une maison «normale» et recevra un soutien psychologique, précise Debu Tripathy, un oncologue chargé du programme consacré au cancer du sein à l’Université du Texas qui s’est associé à Ellen Langer pour réaliser cette étude. Un troisième restera à la maison. Ils serviront de groupes de contrôle.

La maison qui hébergera le premier groupe sera décorée avec des photos et des objets issus de la fin des années 90. «Chaque femme aura aussi sa chambre, remplie d’objets personnels qui évoquent pour elle cette époque plus heureuse», détaille la psychologue Deborah Phillips, qui collabore aussi à ce projet. La demeure sera remplie de DVD et de CD, de gros téléviseurs (comme ceux qui ont précédé les écrans plats) et de livres de cuisine (qu’on consultait encore avant la généralisation d’Internet).

Comme dans l’étude de 1981, elles participeront à des groupes de discussion pour évoquer au présent des faits tirés de l’actualité, comme l’affaire Lewinsky ou la sortie du film Titanic. «Elles aborderont aussi des événements qu’elles ont vécus à l’époque», complète Deborah Phillips. Ces femmes seront en outre encouragées à se changer les idées en s’adonnant à la peinture, à la cuisine ou à l’écriture. Les mots «maladie», «lutte» ou «victime» seront bannis.

Il s’agit de tester si l’on peut inverser l’effet nocebo. «Si vous allez chez le médecin et qu’il vous dit que vous n’avez plus que six mois à vivre, il y a de fortes chances pour que vous intériorisiez ce discours, délivré par une autorité en blouse blanche, et finissiez effectivement par décéder dans les six mois», dit Ellen Langer. A l’inverse, si on pousse le patient à se comporter comme s’il était en bonne santé – à vivre comme s’il n’avait jamais reçu ce diagnostic fatal –, cela aura un effet positif sur sa maladie, selon elle.

Ellen Langer est très optimiste quant aux résultats de son étude sur le cancer du sein. «Nous pourrions assister à des rémissions spontanées», s’enthousiasme-t-elle. Debu Tripathy est plus circonspect. «Je pense que nous verrons des améliorations sur le plan mental et émotionnel, juge-t-il. Mais cela se traduira-t-il par un recul de la maladie?»

Il va mettre en œuvre une batterie de tests pour le vérifier. «Je vais mesurer la taille des tumeurs avec un scanner et effectuer des analyses de sang pour établir la concentration de CA 15-3, une protéine produite par les cellules cancéreuses.» Il va aussi mesurer la longueur des télomères chez les malades, des séquences d’ADN répétées que le cancer raccourcit.

Les recherches d’Ellen Langer suscitent leur lot de scepticisme. Jim Coyne, professeur de psychiatrie à l’Université Penn, pense que les améliorations constatées par la chercheuse sont une illusion. «Les patients sont très doués pour se conformer aux attentes: lorsqu’on leur dit qu’un traitement va avoir tels ou tels effets, ils vont les ressentir, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont guéris, note-t-il. Leurs symptômes ont simplement disparu temporairement.»

L’effet placebo est un champ d’étude encore pratiquement vierge. Jusqu’ici, il n’a été examiné que comme un obstacle à éliminer pour mesurer l’efficacité réelle d’un médicament. «On en sait très peu, confirme Debu Tripathy. Mais on a constaté que les maladies cardiovasculaires pouvaient avoir un lien avec l’état mental du patient. Le stress fait par exemple augmenter la tension.» Une poignée d’études ont aussi démontré que la douleur ou les symptômes liés à la maladie de Parkinson pouvaient être atténués par un placebo.

Ellen Langer a consacré toute sa carrière à étudier le pouvoir de l’esprit. Elle s’est fait connaître dans les années 70, lorsqu’elle a montré que des résidents d’EMS qui avaient reçu une plante, et l’instruction de s’en occuper, avaient une espérance de vie plus élevée. Plus récemment, elle a placé trois groupes de patients souffrant de diabète de type 2 devant un écran d’ordinateur dont l’horloge avançait deux fois plus vite, deux fois plus lentement ou donnait l’heure réelle. «Nous avons constaté que le niveau de sucre dans leur sang était plus bas s’ils pensaient que peu de temps s’était écoulé, et vice versa», indique la psychologue. Elle veut désormais dompter ce pouvoir pour le mettre au service de la guérison. «Notre esprit est le médicament le plus puissant qui soit», glisse-t-elle.

«Ils ont été replongés dans l’atmosphère de cette époque, lorsqu’ils étaient encore jeunes et en bonne santé»