Interdire les rassemblements, mais ouvrir les écoles. Etrange équation que celle proposée par le Conseil fédéral lors de sa conférence de presse du 16 avril. Les enfants, bien qu’épargnés par la maladie, sont pourtant vraisemblablement porteurs du virus. Et rien ne permet d’affirmer qu’ils ne sont pas contagieux, signale prudemment Philippe Eggimann, interniste, infectiologue et président de la Société vaudoise de médecine.

Le Temps: Le Conseil fédéral a annoncé la réouverture des écoles le 11 mai. Votre opinion sur cette décision?

Philippe Eggimann: Disons que c’est une décision de nature politique et/ou sociétale, plus que sanitaire. Que sait-on du point de vue scientifique? Que les enfants sont moins souvent malades, et sont moins gravement atteints que le reste de la population. Mais il n’existe pour l’heure aucune donnée scientifique permettant de conclure s’ils sont des vecteurs de transmission ou non. Sans cela, on ne peut aboutir qu’à une réponse politique, et non scientifique.

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Pourtant Alain Berset a répété en conférence de presse que «les enfants, notamment les plus jeunes, n’attrapent pas la maladie et sont de très mauvais vecteurs du Covid-19».

Le point en Suisse

Il l’a dit sans qu’aucune donnée scientifique n’appuie ses propos. Les informations les plus robustes dont nous disposons viennent d’études chinoises, notamment une revue du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies dénombrant 1% d’enfants de moins de 10 ans atteints par le Covid-19 sur un échantillon de 72 314 cas confirmés, tous âges confondus. Mais il s’agit de données recueillies à l’hôpital en pleine épidémie, elles ne disent rien sur la situation des patients pas ou peu symptomatiques dont les enfants font vraisemblablement partie. C’est ce qu’a exploré une autre étude, parue dans la revue Pediatrics et qui indique que sur 2135 cas de Covid-19 survenus chez des enfants en Chine, plus de 90% sont asymptomatiques ou bénins. On peut donc en déduire que les enfants sont vraisemblablement infectés de manière massive, mais ces travaux ne permettent pas non plus de conclure quant à leur potentiel de transmission.

Quel serait le risque encouru si les enfants étaient des vecteurs avérés?

Si on ne peut pas leur faire respecter les gestes barrières (lavage des mains, toux dans le coude, etc.) et les mesures de distanciation sociale ou encore si on ne peut pas assurer le port du masque généralisé, alors on court un risque de redémarrer des chaînes de transmission. Or ces mesures sont difficilement applicables dans le milieu scolaire, surtout chez les plus petits. Cela va poser des problèmes dans le corps enseignant au sein duquel il existe une certaine proportion de personnes à risque.

N’est-ce pas paradoxal de maintenir l’interdiction des rassemblements et de renvoyer les enfants en cours?

On peut le dire, tout comme il peut sembler paradoxal de dire comme Alain Berset que «les personnes saines n’ont pas besoin de porter un masque» alors que tout porte à croire que les enfants peuvent être porteurs asymptomatiques du virus. S’agissant des rassemblements, il semble évident qu’il sera impossible de les éviter si l’école reprend, que ce soit dans les transports en commun ou dans les salles.

Que faudrait-il faire selon vous?

L’ouverture généralisée des écoles obligatoires me paraît prématurée. On pourrait d’abord faire revenir les classes les plus âgées, qui ont des examens et qui sont plus à même de comprendre l’importance des gestes barrières et de les appliquer. Il y a sans doute quelque chose à faire au niveau des tests PCR et sérologiques. Nous en disposons, il faut tester les enfants en masse, avant même le personnel hospitalier. Cela nous en apprendra beaucoup sur la prévalence du coronavirus et guidera efficacement les mesures de déconfinement. Nous avons besoin d’un tableau précis de la situation générale de la population, que nous n’avons pas actuellement. Que le Conseil fédéral prenne une décision en acceptant le risque, c’est normal. A condition de nous donner les moyens de maîtriser les risques et les enjeux.