La petite tache ocre sombre est décalée par rapport à celles des autres doigts. Sur la paroi jaune clair, l’empreinte de cette main d’homme – ou de femme – témoigne de la forme de son auriculaire, qui est tordu. Il a laissé une trace un peu particulière et reconnaissable. A plusieurs reprises, le petit doigt décalé est repérable sur la surface recouverte d’empreintes des paumes de main. Notre esprit s’évade et tente d’imaginer cet être humain de la préhistoire avec son petit doigt tordu, plongé dans le boyau d’une grotte et apposant sa main colorée sur la roche à la lumière tremblotante de la flamme d’une torche. L’émotion est là, même si les parois ne sont pas de roches mais faites de béton et de résine, et que les paumes de main sont des «faux» réalisés par des artistes du XXIe siècle. Nous sommes en France, plus précisément en Ardèche, dans la grotte ornée du Pont-d’Arc, dite Chauvet, qui est la plus grande réplique au monde d’une caverne ornée d’art pariétal. Son ouverture au public est prévue pour le 25 avril prochain.

Le chantier a débuté en été 2012 sur une colline au-dessus de Vallon-Pont-d’Arc, à environ 200 kilomètres au sud de Lyon. En moins de deux ans, la reconstitution des parois de la grotte, du sol au plafond, a été construite dans un bâtiment dont l’allure extérieure rappelle des falaises. Au total, ce sont 250 m² de parois dessinées qui sont exposées sur une surface totale de 8500 m². Selon les architectes, le coût de la réplique de la grotte et de ses peintures s’élève à 26 millions d’euros.

La vraie Grotte Chauvet, bien réelle, est à environ un kilomètre à vol d’oiseau à travers le paysage de coteaux de calcaire sur lesquels poussent chênes et buissons de thym. Inscrite au Patrimoine de l’Unesco depuis juin 2014, elle a été découverte vingt ans plus tôt, le 18 décembre 1994, par trois spéléologues amateurs, Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire. «Le 28 décembre 1994, j’ai reçu un coup de téléphone pour m’annoncer qu’une grotte ornée de peintures anciennes avait été découverte, raconte Jean Clottes, directeur scientifique de la Grotte Chauvet de 1998 à 2002 et expert en art rupestre. Le jour suivant, j’étais sur place. J’ai passé six heures dans la grotte, allant d’une découverte à l’autre, marchant à quatre pattes parfois.» Le scientifique a arpenté ce jour d’hiver des centaines de mètres de boyaux rocheux, ornés de calcite brillante et de stalactites immenses. Mais il a confirmé surtout que la multitude de dessins pariétaux qui épousent les anfractuosités et les formes de la pierre sont bien des peintures rupestres vieilles d’environ 36 000 ans, selon les résultats de datation. Plus de 1000 dessins dont 425 figures animales ornent la grotte.

Deux secteurs se succèdent dans la Grotte Chauvet, séparés par une galerie sans dessin: proche de l’entrée se trouve une série de dessins rouges réalisés avec de l’hématite, un oxyde de fer présent dans la nature. Puis la deuxième section contient des dessins au charbon de bois de pins sylvestres. D’autres œuvres ont été gravées directement avec le doigt dans l’argile molle de la paroi rocheuse, pour obtenir un tracé blanchâtre. Quatorze espèces d’animaux différentes sont représentées, dont des bêtes dangereuses comme les lions, les mammouths, les rhinocéros laineux, les ours.

La priorité de cette première visite par les scientifiques, comme pour les suivantes, a été de conserver à tout prix les lieux intacts. Car non seulement les peintures sont d’une qualité extraordinaire mais le sol porte encore les traces d’un autre temps. La Grotte Chauvet est demeurée intouchée par l’homme depuis environ 22 000 ans suite à une succession d’effondrements rocheux, selon les géologues, qui a bouché son entrée principale. Tout est intact, les dessins mais aussi les empreintes et les ossements d’ours des cavernes déposés sur la terre rouge, les charbons des foyers allumés dans la grotte ainsi que les marques de torches sur la paroi. Seuls quelques privilégiés, des scientifiques pour la plupart, sont autorisés à descendre dans la Grotte Chauvet chaque année. Le fond de la grotte est rempli de gaz carbonique, dangereux, et l’espace clos contient aussi un gaz radioactif, le radon. Les guides ne peuvent donc cumuler que soixante heures au total par an dans la caverne.

Le défi de la grotte artificielle a donc été de fabriquer une réplique exacte de tous ses éléments, avec l’appui des technologies modernes permettant une reconstitution tridimensionnelle fidèle du profil rocheux. Point par point, la structure géométrique du volume de la grotte a été établie numériquement à l’aide d’un scanner haute précision, sur laquelle plusieurs milliers de photos ont ensuite été apposées pour recomposer l’ensemble. A partir de ce modèle informatique, les ouvriers ont réalisé une trame de tiges métalliques soudées à la main, suspendue à une charpente. Les parois de la grotte constituées de mortier et de résine retravaillés ont été assemblées sur cette structure. Toutes les peintures ont été reproduites sur les résines par des artistes avec les mêmes techniques et les mêmes matériaux qu’il y a 36 000 ans. Des moulages des ossements d’ours et des éléments géologiques ont été intégrés fidèlement. Mais toute la grotte n’a pas été répliquée; certains boyaux, avec peu de dessins ou trop étroits, ont été retirés. L’ensemble a été compacté pour tenir dans un espace plus petit que celui de la grotte originale.

«Le but n’est pas de créer un parc d’attractions, mais un lieu d’immersion pour retrouver les émotions suscitées par les œuvres de grands artistes», explique Xavier Fabre, un des architectes du site. Le scénographe Jean-Hughes Manoury a orchestré les outils de cette immersion: «Un «nez», spécialiste des odeurs, est descendu dans la vraie grotte pour identifier les différents parfums présents dans l’air. Il a ensuite reconstitué ces effluves d’humidité et de roches qui seront diffusés dans la réplique.» Outre les odeurs, l’acoustique de la reconstitution a été minutieusement étudiée pour reproduire le silence et l’ambiance feutrée qui règnent dans une grotte. La température sera maintenue autour de 16 °C, ou un peu plus en période estivale.

Cette armada de moyens a été mobilisée pour permettre une seule chose: la rencontre entre les humains d’aujourd’hui et ceux d’il y a 36 000 ans. Et la question qui taraude est: qui étaient-ils? «Des Homo sapiens comme les hommes et femmes contemporains, répond Jean Clottes. Notre espèce est apparue il y a plus de 200 000 ans. Les peintures datent donc d’une période relativement récente.» Leur environnement naturel était cependant bien différent du paysage ardéchois actuel. Ils vivaient pendant la dernière glaciation; le climat était froid, de 4 à 5 °C de moins que maintenant, et les collines recouvertes de pins sylvestres et de bouleaux ressemblaient plutôt à la toundra sibérienne. «Il y avait peu d’humains il y a 30 000 ans, mais beaucoup d’animaux, ajoute Jean Clottes. Hommes et femmes vivaient au sein de groupes isolés de 20 à 25 individus.»

Les animaux étaient donc omniprésents dans la vie de ces humains qui chassaient le gibier pour se nourrir. Comme ils sont omniprésents sur les parois de la grotte. «Il y a très peu de représentations humaines dans tout l’art préhistorique, remarque Jean Clottes. A travers la représentation de gros animaux, ils voulaient sûrement entrer en contact avec les forces naturelles.» Et le scientifique de préciser: «La caverne n’était pas un lieu d’habitation. Les artistes venaient munis de leur matériel dans le cadre d’une pratique religieuse.»

Il y a bien des représentations humaines dans la Grotte Chauvet, mais pas dans leur totalité. «Sept vulves de femmes ont été peintes sur la roche, décrit Jean Clottes. On distingue des triangles pubiens en plus des vulves ainsi que des bas de corps féminins.» Selon le scientifique, ces dessins ont pu être réalisés aussi bien par un homme que par une femme. Des dessins qui sont le fait de quelques artistes, peu nombreux selon lui, car reconnaissables par leur style défini. A l’instar des oreilles rebondies des rhinocéros laineux, marque d’un seul peintre. Ou comme le regard fixe des yeux des lions représentés à plusieurs endroits.

Les promoteurs de la grotte artificielle de Chauvet tablent sur 400 000 visiteurs en 2015. L’engouement du public pour la rencontre avec ses ancêtres a déjà été démontré, le coup d’essai de la grotte artificielle ayant été lancé en 1983 par Lascaux II, réplique de la célèbre grotte en Dordogne. Celle-ci attire près de 300 000 visiteurs par an. La version III, itinérante depuis 2012, devrait atteindre le million de visites ce printemps, d’après son directeur. «Les gens ont besoin de rêver, le monde d’aujourd’hui ne s’y prêtant pas beaucoup, ajoute Jean Clottes. Et les hommes et les femmes de la préhistoire, qui sont comme vous et moi, fascinent.»