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Tels les loups en quête d’altitude, les requins calédoniens ont choisi de s’abriter dans les abysses.
© Barcroft Media

génétique

Les requins dans les filets de l’ADN

En analysant l’ADN environnemental de 22 échantillons d’eau collectés sur plusieurs semaines autour de la Nouvelle-Calédonie, des chercheurs sont parvenus à détecter davantage de requins que des centaines de caméras installées pendant deux ans

Cette étude a déjà fait le tour du monde. Publiées le 2 mai, dans la revue Science Advances, ses conclusions ont été reprises dans de nombreux journaux, décortiquées, commentées. En analysant 22 échantillons d’eau collectés sur plusieurs semaines autour de la Nouvelle-Calédonie, des chercheurs français, italiens et américains sont parvenus à détecter davantage de requins que des centaines de caméras installées pendant deux ans et des milliers de plongées durant des décennies.

Sur les 26 espèces de squales historiquement identifiées dans la région, les récentes campagnes traditionnelles en avaient repéré neuf. «Les données des enregistrements vidéo étaient particulièrement préoccupantes, souligne David Mouillot, professeur de biologie marine à l’Université de Montpellier et coordinateur de l’étude. Dans toutes les zones fréquentées par les humains, on ne voyait plus rien. Soit les requins étaient partis, soit, comme les lynx ibériques ou les éléphants, ils avaient adopté un comportement furtif.»

Cent fois moins coûteux

La pêche s’est révélée nettement plus fructueuse avec l’ADN. Les chercheurs ont analysé 22 échantillons composés chacun de 2 litres d’eau prélevés à 5 mètres de profondeur et 2 litres puisés à 20 mètres. Au terme de cet effort «100 fois moins coûteux», les auteurs de l’article annoncent avoir retrouvé 13 espèces de requins. Surtout, ils ont relevé la présence des poissons dans le sud de l’archipel, près de Nouméa, la zone la plus urbanisée. Pour les scientifiques, la persistance de l’ADN dans l’eau – plusieurs jours – ainsi que sa circulation pourraient partiellement expliquer cette surdétection. Mais David Mouillot en est certain: «Les requins sont là, mais ils se sont adaptés à notre présence.»

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S’éloigner des hommes, vivre à de plus grandes profondeurs et n’en remonter qu’en cas de véritable nécessité. Le biologiste français pense que tels les loups en quête d’altitude, les requins calédoniens ont choisi de s’abriter dans les abysses. Une stratégie que pourrait bien avoir largement adoptée la mégafaune marine à travers le globe. Avec quelques collègues français, il a convaincu la Fondation Albert 1er de Monaco d’affréter un bateau afin de vérifier l’hypothèse. Parti en juillet 2017, le Yersin devrait accomplir, cinq siècles après Magellan, un tour du monde de quatre ans. Des Caraïbes à la Méditerranée, en passant par les Galapagos, l’Australie, l’océan Indien et la mer Noire, plus de 100 arrêts ont été programmés. Des observations et des plongées sont au programme, mais surtout de nombreux prélèvements marins. «On peut s’attendre à de très grosses surprises, à la mesure de notre méconnaissance», annonce David Mouillot.

«Changer de dimension»

Le chercheur précise: «On connaît bien les espèces qui vivent entre 0 et 50 mètres de profondeur et qui mesurent entre 10 et 30 cm, trop grosses pour pouvoir se cacher et trop petites pour se sauver là où on ne les atteindra pas.» Pour les autres, c’est le grand flou. Sur les quelque 1300 espèces de poissons cartilagineux (raies, requins…) recensées par l’Union internationale de conservation de la nature, les trois quarts sont si mal connues qu’elles n’ont pas de statut officiel de protection. «Nous n’allons pas tout savoir tout de suite. Mais, à terme, je pense que la connaissance des mers risque d’être bouleversée par l’ADN environnemental», avertit David Mouillot.

«On change de dimension, renchérit son collègue montpelliérain Claude Miaud, de l’Ecole pratique des hautes études. Affréter un bateau spécialisé coûte 6000 euros par jour. C’est prohibitif, on doit attendre que les navires soient disponibles, choisir nos destinations, renoncer à des projets. Alors qu’envoyer une bouteille à 1000 mètres de fond et remonter de l’eau, c’est pratiquement à la portée de n’importe qui.»

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Le Yersin, ce n’est toutefois pas n’importe quoi. Ce laboratoire flottant comptera une vingtaine de scientifiques, plus les membres d’équipage, avec plus de quarante jours d’autonomie. Si, pour les premières étapes, les prélèvements seront rapatriés en France pour être traités par la start-up spécialisée Spygen, les échantillons devraient, à terme, être analysés à bord. En outre, de nombreuses plongées et la pose de nouvelles caméras sont au programme. Il n’empêche: les prélèvements sous-marins sont promis à un avenir radieux.

De quoi faire apparaître une biodiversité inconnue et rassurer la planète, autrement dit relâcher l’effort de protection? «Au contraire, avertit David Mouillot. Si le profond constitue le dernier refuge de la biodiversité, il va falloir le protéger plus que jamais.»

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