Niveaux de formation très hétérogènes des praticiens, efficacité non démontrée scientifiquement… Dix ans après leur entrée dans la Constitution fédérale, les médecines complémentaires continuent à susciter de vifs débats, notamment en France, où de nombreux professionnels de la santé ont récemment demandé leur exclusion du champ médical.

En 2012, la Suisse recensait 20 000 thérapeutes non médecins actifs et plus de 250 méthodes alternatives. Face à une telle abondance, difficile de faire le tri. D’autant plus dans un contexte où les dérives liées à la santé inquiètent toujours davantage: ce domaine représente en effet actuellement plus de 40% des signalements reçus par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) française.

«On parle de dérive thérapeutique quand la méthode exclut de façon insidieuse les traitements classiques, explique Anne Josso, secrétaire générale de la Miviludes. Elle devient sectaire lorsqu’il est demandé au patient d’adhérer à un nouveau mode de pensée, de changer totalement de comportement et de suivre les seules injonctions du thérapeute gourou.» Avec, bien souvent à la clé, une perte des chances de guérison, mais aussi un préjudice financier, sans compter l’isolement induit par certaines pratiques.

L'urine contre le sida

Problème: ce marché bis de la santé est largement promu sur les réseaux sociaux et échappe à l’encadrement nécessaire. Ainsi, malgré ses démêlés avec la justice française au début des années 2000 (qui lui avait alors interdit d’organiser des séminaires sur la santé et des séances de thérapie individuelles), le «médecin holistique» Christian Tal Schaller, l’un des instigateurs de la «rirothérapie» et de l’urinothérapie (qui réside actuellement dans la région genevoise), n’hésite pas à promouvoir, sur sa page Facebook, ses nouveaux ateliers, formations et conférences à ses quelque 8000 abonnés. De même, il invite aussi à le suivre sur sa chaîne YouTube – cumulant plus de 7500 abonnés – où il publie notamment des vidéos sur les prétendues vertus thérapeutiques de l’urine contre le sida.

Souvent, le danger ne vient pas de la méthode elle-même mais de la façon dont elle est pratiquée. Les thérapeutes n’ont pas de formation médicale et, malgré les promesses, les patients n’ont aucune garantie

Anne Josso, secrétaire générale de la Miviludes

Autre «thérapeute» connu de la Miviludes faisant commerce en Suisse: André Charbonnier. Sa page Facebook comptant 2000 abonnés, ainsi que sa chaîne YouTube (hébergeant une soixantaine de vidéos), servent de relais pour promouvoir sa méthode «Festen», consistant à «se libérer de ses peurs, de sa souffrance et vivre une vie sereine», grâce à la «connaissance du mental, l’auto-hypnose et la mobilisation de l’énergie interne», contre, comme indiqué sur son site, «le prix d’un bon ordinateur».

«Ces plateformes sociales permettent d’atteindre des cercles plus larges. C’est un canal pour annoncer ses activités, dans une logique commerciale», détaille Jean-François Mayer, historien spécialiste des sectes. Ainsi, nombre de gourous cherchent à rebondir grâce à internet, à l’instar de l’ex-chef de la secte Minh Vacma, alliant arts martiaux et régime alimentaire strict.

Des communautés se chargent, quant à elles, de la diffusion d’informations – vidéos, liens, événements… – pour mettre en avant des thérapies controversées. «Souvent, le danger ne vient pas de la méthode elle-même mais de la façon dont elle est pratiquée. Les thérapeutes n’ont pas de formation médicale et, malgré les promesses, les patients n’ont aucune garantie», rappelle Anne Josso.

Marketing médical

Comment endiguer, sur les réseaux sociaux, cette visibilité accrue et non contrôlée de pratiques parfois déviantes? Brigitte Knobel, directrice du Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), déplore une question «malheureusement encore très peu documentée, voire pas du tout en Suisse». Et de rappeler que «pour le CIC, la ligne rouge est franchie si des messages de haine, des appels à la violence sont diffusés sur ces plateformes ou si des pratiques de guérison ne respectent pas le cadre légal en vigueur».

Si des praticiens controversés élargissent leur audience grâce à internet, il en va de même pour leurs critiques: les doléances d’une personne isolée peuvent devenir accessibles à tous par la grâce des algorithmes

Jean-François Mayer, historien spécialiste des sectes

Pour autant, Jean-François Mayer refuse de jeter la pierre aux réseaux sociaux: «Il s’agit sans aucun doute d’une caisse de résonance mais, d’autre part, ils permettent davantage de transparence. On peut y trouver des plaintes, des dénonciations. Si des praticiens controversés élargissent leur audience grâce à internet, il en va de même pour leurs critiques: les doléances d’une personne isolée peuvent devenir accessibles à tous par la grâce des algorithmes», explique-t-il.

Si certaines pages trompeuses jouent sur l’ambiguïté avec la médecine classique, étalant de soi-disant diplômes et des termes pseudo-scientifiques, le web a aussi démocratisé l’accès aux connaissances sur la santé. Bertrand Graz, ancien responsable de l’enseignement et de la recherche sur les médecines complémentaires à la Faculté de Lausanne, soutient qu’«il ne faut pas balayer d’un coup tout le savoir acquis en ligne. Il est cependant impossible de distinguer une guérison due à un traitement d’une guérison survenue indépendamment. On attribue souvent, à tort, les améliorations au traitement utilisé. C’est une erreur en partie induite par le marketing médical, y compris dans le marché des médecines complémentaires.»

Travail de Sisyphe

Car, outre les formations et thérapies, les produits vantés en ligne – boissons, compléments alimentaires ou autres gélules – surfant sur la mode du bien-être et le rejet de la médecine classique sont légion. Swissmedic, l’institut suisse chargé de surveiller le marché des produits thérapeutiques, rappelle que «la plupart des offres sur les médias sociaux contenant une promesse de guérison en relation avec des produits pharmaceutiques sont illégales et potentiellement dangereuses pour la santé».

Swissmedic qualifie son combat contre les «offres mensongères» et «activités illégales» sur les réseaux sociaux de «travail de Sisyphe». Dans le cadre d’une opération coordonnée par Interpol contre le commerce illégal de produits thérapeutiques, les autorités ont fermé 3671 sites web en 2018.

De leur côté, les réseaux sociaux ont récemment décidé de réagir. Leur lutte se concentre sur les théories du complot contre les vaccins. Fin février, YouTube a expliqué vouloir démonétiser les chaînes anti-vaccins. Sans grand succès. Facebook, de son côté, met en place depuis début mars une série de mesures pour réduire la visibilité des pages anti-vaccins. Reste le problème des algorithmes qui enferment les utilisateurs dans une bulle. En 2018, malgré les recommandations de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), 48 cas de rougeole ont été signalés en Suisse.

A ce sujet: La méfiance s’aggrave envers vaccins et antibiotiques