Si tout était vrai, ils deviendraient des héros planétaires. Ce vendredi à Moscou, ces six hommes auront tout de même leur heure de gloire: après 520 jours d’enfermement dans des containers simulant un vaisseau spatial rentrant de Mars, ils sortiront devant les journalistes, avant de s’éclipser pour une période de quarantaine médicale. Ils ne s’exprimeront devant la presse que le 8 novembre. Ainsi prendra fin la plus longue expérience de confinement humain jamais menée, baptisée Mars500.

C’est le 3 juin 2010 que ces six «astronautes» – trois Russes, un Chinois, un Français et un Italo-Colombien – ont fermé la porte de leur habitacle de 200 m2, à l’Institut russe des problèmes biomédicaux (IBMP), pour 17 mois de périple (statique) vers la planète rouge. L’idée était de respecter les durées exactes: 250 jours pour l’aller, 240 pour le retour, et 30 sur place.

Durant tout ce temps, les six hommes ont mené une centaine d’expériences; elles visaient à étudier le fonctionnement de leur cerveau, effectuer des analyses physiologiques, décrire les changements de leur organisme, etc. Mais ce sont les effets du confinement – et du stress qu’il génère – sur leur état psychologique qui ont suscité le plus d’intérêt. «L’expérience montre que, oui, l’équipage peut survivre psychologiquement à l’isolation qu’impliquera une mission vers Mars», se réjouit Patrik Sundblad, spécialiste des sciences de la vie à l’Agence spatiale européenne (ESA).

L’affaire n’était pas entendue d’emblée: d’autres tests similaires ont été menés par le passé, avec des succès variables. En 1999, déjà à l’IBMP, les membres d’un groupe simulant un séjour à bord d’une station spatiale en sont venus aux mains, après qu’un participant russe eut tenté d’embrasser son homologue canadienne.

«Les six membres de Mars500 ont eu leurs hauts et leurs bas, poursuit Patrik Sundblad. Mais, en fait, on s’attendait à davantage de problèmes…» Parmi les bons moments que retiendra le Français Romain Charles, le Nouvel An, «à cause de l’excitation que nous ont transmise nos collègues russes», écrit-il sur son blog. Autre souvenir marquant: l’«arrivée» sur Mars et la sortie sur le sable du hangar simulant la surface martienne: «A ce moment-là, notre humeur était à son maximum.»

Le «retour» vers la Terre, lui, fut parfois moins gai. «Après des mois à faire les mêmes expériences, difficile de trouver autant d’intérêt qu’au début.» Et les «astronautes» pouvaient à peine se réjouir de leurs repas, lyophilisés car stockés dès le départ: «Nos menus étaient basés sur un cycle d’une semaine, avec peu de variations. Nous pouvions un peu les ajuster à nos goûts, mais nos mets favoris ont vite disparu…»

La pire période, l’équipage l’a vécue entre juillet et septembre 2011: «C’était le temps des vacances. Nous avons vu diminuer fortement le rythme des courriels en provenance de nos amis et familles…» Car les six astronautes communiquaient avec leurs proches, en tenant même compte du délai de 20 minutes parfois imposé par la distance virtuelle entre leur vaisseau et la Terre.

Ils étaient d’ailleurs demandeurs d’informations sur tous les grands événements qui ont fait l’actualité durant ces 520 jours, ajoute Patrik Sundblad: «Les matches enregistrés de la Coupe du monde de football en 2010 ont été très appréciés.» Ainsi, trois fois par semaine, depuis la salle de commande, la psychologue Olga Shevchenko triait puis leur envoyait des informations sur la marche du monde, tout en discutant avec eux de leur état psychologique. «C’est notre travail de s’assurer que l’expérience ne s’arrête pas», dit-elle dans la revue NewScientist , sachant que les participants pouvaient sortir à tout moment.

Est-ce à dire que les participants ne recevaient pas les mauvaises nouvelles, internationales ou plus personnelles, tel un accident dans leur famille? «Non, toute information pertinente ou importante leur était communiquée par la voie officielle, assure Patrik Sundblad. Ils auraient de toute manière été informés par leurs proches, avec qui ils échangeaient par des canaux privés.» Des situations qu’il faut parfois gérer avec doigté: «Dans leurs modules, ils peuvent s’inquiéter. Mais leur inquiétude peut vite s’amplifier, car ils sont totalement impuissants», détaille Olga Shevchenko.

L’un dans l’autre, tous les psychologues reconnaissent que la dynamique de groupe a été bonne. Même pendant les deux pannes simulées: une interruption d’une semaine des communications avec la Terre, et une panne de courant de 20 heures. Selon Patrik Sundblad, un des aspects ayant conduit au succès de la mission est d’ailleurs que «tout le monde a toujours joué le jeu».

«Nous étions intéressés à voir si et comment allaient se développer des structures sociales au sein de l’équipage, poursuit Bernd Johannes, psychologue à l’Institut de médecine spatiale à Hambourg. De telles structures se sont bien mises en place – certains étaient plus proches que d’autres –, mais elles sont restées stables, ce qui n’était pas évident d’emblée. A aucun moment l’un des membres n’a été exclu, ce qui aurait été terrible.»

Pour l’astronaute français Jean-François Clervoy, c’est là une des démonstrations les plus utiles de l’expérience: «Pouvoir résister ensemble au stress lors d’un si long confinement est important si l’on veut entamer un jour un vrai voyage vers Mars.» «C’est même un élément qui garantit la moitié d’une telle mission», abonde John Logsdon, ancien directeur du Space Policy Institute à Washington. «Cette expérience nous permettra de mieux cibler les critères de compatibilité cruciaux pour sélectionner un équipage idéal en partance pour Mars», poursuit Jean-François Clervoy.

A ce sujet, pourquoi aucune femme ne faisait-elle partie de l’aventure? «Ce n’était pas intentionnel, répond Patrik Sundblad. Il n’y avait plus de candidate assez valable dans les dernières phases de sélection. Mais il est clair que cela aurait accru le degré de complexité de l’expérience au niveau social.»

Autres points positifs au bilan: la collaboration internationale réussie quant aux priorités de l’expérience, les communications entre le vaisseau et le poste de commande «terrestre», ou l’organisation à bord. «L’idée est maintenant de refaire des protocoles similaires, mais plus courts, afin d’acquérir des statistiques représentatives sur les comportements de l’équipage», indique Patrik Sundblad.

Cela dit, Mars500 n’a de loin pas permis de simuler tous les aspects d’une vraie mission vers Mars. Notamment l’effet des dangereux rayonnements cosmiques présents dans l’espace et l’absence de gravité. «C’est pourquoi, au sein des agences spatiales, on discute pour mener, entre 2015 et 2020, de longues expériences de confinement à bord de la Station spatiale internationale (ISS)», avance Jean-François Clervoy. «Cette idée sera difficile à concrétiser, car cela impliquerait d’y consacrer l’ISS en entier, les capacités de retour d’urgence limitant son équipage à six personnes», rétorque John Logsdon, pour qui «on reste très loin d’un réel périple vers la planète rouge. Mais des aventures comme Mars500 sont une manière de maintenir le rêve bien vivace.»