Prenez votre téléphone portable, filmez-vous en train de hurler, déclamer ou murmurer «Rosetta, réveille-toi!» et envoyez votre message à l’ESA, l’Agence spatiale européenne, via sa page Facebook. Rosetta, c’est la sonde spatiale européenne en route depuis près de dix ans vers la comète Churyumov-Gerasimenko, qui va se réveiller d’une longue léthargie de deux ans et demi le 20 janvier 2014 avant de rejoindre le petit astre, se mettre en orbite autour de lui puis, en novembre l’an prochain, poser un atterrisseur sur la surface de son noyau.

Les internautes pourront voter sur ces messages d’encouragement. Les vainqueurs du concours seront invités au centre des opérations spatiales de l’ESA, à Darmstadt, pour vivre en direct ces prodigieux événements. Plusieurs vidéos seront par ailleurs transmises en direction de l’espace profond, peut-être vers Alpha du Centaure…

Cet appel au réveil de Rosetta, outre l’opération de relations publiques qu’il représente, est peut-être aussi une façon de demander à un large public de se tenir les pouces: sans contact avec la Terre depuis 957 jours, en hibernation dans les profondeurs de l’espace, comment les instruments de la sonde vont-ils se comporter après leur réveil automatique le mois prochain? L’ESA présentait mardi à l’ESOC, son centre opérationnel de Darmstadt, les exploits inédits que Rosetta et son atterrisseur, Philae, vont vivre tout au long de 2014, et les inconnues, les incertitudes et les risques qu’il va falloir maîtriser sont d’une rare ampleur.

L’objectif des scientifiques européens, qui avaient déjà réussi l’exploit de traverser la chevelure de la comète de Halley en 1986, est de mieux comprendre l’origine du système solaire, puisque ces astres voyageurs en ont été les témoins il y a 4,5 milliards d’années, et d’étudier le rôle des comètes dans l’apparition de l’eau sur Terre, voire de la vie. N’ayant pas subi d’altérations depuis, ces corps sont de véritables «capsules temporelles cosmiques», selon les termes des responsables scientifiques de la mission.

Le pari de Rosetta est d’aller chercher une comète très loin du Soleil, au-delà de l’orbite de Jupiter, pour suivre son évolution, et pouvoir s’en approcher et s’y poser avant que les vents solaires commencent à sublimer une partie de son noyau de glace et de poussières, formant ainsi la chevelure et la queue caractéristiques des comètes. Quand Rosetta rejoindra Churyumov-Gerasimenko (du nom de ses découvreurs, en 1969), en août, elle sera encore à 800 millions de kilomètres de la Terre. Mais la sonde aura parcouru plus de 5 milliards de kilomètres: pour rejoindre l’orbite de la comète si loin et à la même vitesse qu’elle, elle a dû suivre une trajectoire complexe lui permettant de frôler la Terre à trois reprises, et Mars une fois, pour bénéficier de l’«effet de fronde», l’accélération due à l’attraction de ces planètes.

Après son réveil en janvier, Rosetta devra accumuler les données sur la comète, dont on ne peut encore rien connaître de précis, vu son éloignement. Son noyau mesure moins de 4 kilomètres, et sa force d’attraction est minuscule: vingt milliardièmes de la pesanteur terrestre! Mais il faudra en savoir beaucoup plus pour mener les manœuvres extraordinairement complexes du rendez-vous et de l’atterrissage. Après dix ans de préparation, puis dix ans de voyage, les équipes scientifiques n’ont pas fini leur travail, et devront même mettre les bouchées doubles…

Au cœur de l’appareillage scientifique de Rosetta se trouve un instrument suisse, qui y joue un rôle majeur: le spectromètre Rosina, qui analysera la composition chimique de l’atmosphère de la comète. Avec ses 35 kilos, il occupe 20% de la charge utile de la sonde, et dix-huit entreprises suisses, sous la conduite de l’Institut de physique de l’Université de Berne, ont contribué à sa construction. Par ailleurs, la société Space-X, à Neuchâtel, a construit les microcaméras qui équipent Philae. Rosina représente l’héritage de l’ancien responsable de l’institut, le physicien Hans Balsiger, officiellement à la retraite depuis 2003. Mais il sera aux côtés de celle qui lui a succédé, Kathrin Altwegg, pour assister à la consécration de ses décennies d’engagement dans cet incroyable périple interplanétaire.

Les équipes scientifiques n’ont pas fini leur travail, et devront même mettre les bouchées doubles…