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Le Rhin, ce long fleuve plastique

Bien qu’ils charrient la majorité des déchets plastiques vers les océans, la pollution des fleuves est encore peu étudiée. Un scientifique américain a été dépêché par Greenpeace pour remonter le Rhin et y faire des prélèvements. Reportage à bord du Beluga II

Les yeux rivés sur les eaux vert gris du Rhin, Erik Zettler guette la présence de plastique. Accoudé à la rampe en bois du bateau, de fines lunettes sur le nez et la barbe grisonnante, il attend impatiemment le coup de sifflet du capitaine. Entre ses doigts, une corde reliée à un seau avec lequel il effectue ses prélèvements quotidiens. Les manches relevées, les mains gantées, il annonce en souriant le compte à rebours: «Très bien tout le monde, on commence dans cinq minutes!»

Au signal, l’équipe réunie sur le flanc bâbord met à l’eau le filet baptisé Manta, en référence à son aspect qui rappelle celui d’une raie. Il absorbe tout ce qui lui tombe dans la bouche: des feuilles, des plumes, des brindilles, des algues, des petits organismes vivants et des morceaux de plastique. Il ne collecte pas, comme on pourrait s’y attendre, des bouteilles en PET ou des cotons-tiges, mais des résidus de plastique multicolores de la taille de paillettes.

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Embarqué à bord du Beluga II, un deux-mâts à moteur de Greenpeace de 33 mètres de long, Erik Zettler participe à une campagne de mesures des microplastiques tout au long du fleuve. Ses prélèvements à bord du bateau blanc et vert visent à comprendre l’impact de ces polluants sur les organismes vivants. Greenpeace multiplie ce type de campagnes dans plusieurs pays. L’une d’entre elles se déroule en ce moment dans 13 rivières du Royaume-Uni, et une prochaine expédition est également prévue cette année en Italie. Partie de Rotterdam le 21 mars dernier, l’excursion rhénane s’est achevée ce vendredi à Bâle. Nous l’avons rejointe en cours de route, à Strasbourg, et avons pu assister à la fin de cette opération.

Microplastiques

C’est désormais connu, les plastiques polluent les eaux et nuisent au bien-être de la faune aquatique. Si rien n’est fait, il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans d’ici à 2050. Pourtant, les analyses des microplastiques, débris de moins de 5 millimètres, et des nanoplastiques, invisibles à l’œil nu, n’en sont qu’à leurs prémices. C’est surtout la pollution des océans qui fait l’objet d’articles et de recherches, même si on estime que les rivières y contribuent à hauteur de 1 à 2 millions de tonnes chaque année. «Une vingtaine de rivières constituent à elles seules plus de 60% des apports», précise l’océanographe François Galgani, joint par téléphone.

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Erik Zettler est un fin connaisseur de cette pollution, qu’il étudie depuis bientôt vingt ans. «Il y a du plastique partout aujourd’hui. Dans nos eaux, mais aussi dans notre nourriture, dans nos salières, et même dans l’air», affirme-t-il. Microbiologiste, il a fait de l’analyse des micro-organismes vivant sur ces débris sa spécialité depuis une dizaine d’années, avec l’appui de sa femme Linda Amaral Zettler, directrice d'un groupe de recherches du laboratoire néerlandais Nioz. C’est à ce couple que l’on doit la découverte en 2013 que toute une faune microbienne – la «plastisphère» – vivait directement sur ce matériau, et même qu’elle s’en nourrissait.

Notre vidéo: A bord du Beluga, la traque aux microplastiques

A bord du Beluga II, une équipe de six personnes, dont Erik Zettler, deux bénévoles et trois activistes partagent leurs expertises, leurs découvertes et leur quotidien. «On ne peut rien faire seul. On a besoin de collaborer, d’être entouré et de comparer pour obtenir des résultats en ce qui concerne la recherche sur le plastique», estime le scientifique. Le militant chimiste pour Greenpeace Allemagne, Manfred Santen, se réjouit de cette collaboration: «Nous apprenons beaucoup de lui. C’est une chance pour nous de le voir travailler et de nous imprégner ainsi de sa méthodologie.»

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Technique de grand-mère

Celle-ci semble bien rodée. Sur le pont, à l’heure du prélèvement, chacun est à son poste et patiente jusqu’au coup de sifflet donné par le capitaine. «Il nous faut avoir une vitesse relativement constante pour chaque échantillon. Nous ralentissons donc à deux nœuds pour que les résultats soient comparables entre eux.» «Là! Il y a du plastique. Et là aussi!» s’exclame Léna, bénévole pour Greenpeace Allemagne, le doigt tendu vers un bouchon vert. Pour estimer les quantités en présence, l’équipage s’en remet à une technique de grand-mère: chacun se tient sur le pont et observe les objets ou morceaux qui flottent à la surface de l’eau. «C’est une méthode imprécise, mais elle donne tout de même une idée générale», justifie Erik Zettler.

Au coup de sifflet, tout le monde est à son poste. Commence alors une danse scientifique au rythme effréné. Le filet Manta, aux mailles serrées – 300 micromètres – est mis dans l’eau durant quinze minutes, et ce à deux reprises: une première fois pour le scientifique, et une seconde pour Greenpeace Allemagne. Chacun fait ses petites expériences.

Pendant ce temps, Erik Zettler fait tournoyer au-dessus de sa tête, comme un lasso, un seau attaché à une corde. Puis il le lance à quelques mètres du bateau et le hisse enfin à bord. L’eau du Rhin prélevée est alors versée dans une bouteille de 5 litres. Avec ce contenu, il remplit comme chaque jour sa bouteille en verre, ainsi que quelques tubes à essai. Tous les récipients sont auparavant rincés à sept reprises avec de l’eau déminéralisée et filtrée, puis avec l’eau du Rhin de la zone de prélèvement. Jeter, hisser, remplir, verser, vider, et recommencer. La cadence du microbiologiste s’accélère. Il doit avoir terminé cette chorégraphie en quinze minutes pour pouvoir se concentrer sur ce que Manta a avalé.

Pêche miraculeuse

Celui-ci révèle vite une pêche miraculeuse. Le visage d’une figurine du Petit Prince, une étiquette de fruit «produit en France», ou encore une tong pour pied gauche… Manta révèle son lot de surprises. Erik Zettler verse les déchets dans un nouveau seau rempli avec de l’eau du Rhin, pour analyse. A l’aide d’une pince à épiler, il extrait en premier les macroplastiques, puis les microplastiques. «Le temps à bord de ce bateau est précieux. Je l’utilise en priorité pour collecter et ordonner les échantillons», insiste-t-il. Un travail de fourmi, qui dure entre quatre et six heures.

Mais ce qui intéresse le plus le scientifique n’est pas visible: ce sont les bactéries qui vivent sur ces déchets. D’abord, Erik Zettler va examiner s’il en trouve bien. Ensuite, il devra, grâce à des analyses génétiques, essayer de déterminer leur provenance. «Certaines sont naturellement présentes dans l’eau, mais d’autres sont transmises par la terre ferme. Elles ne font pas partie de la même communauté et peuvent être mortelles pour la faune aquatique», prévient-il. Dans un deuxième temps, il tentera de cultiver tout ce beau monde en laboratoire.

Après les microbes, le microbiologiste s’intéresse aux algues déposées sur les débris. «La quantité de micro-algues est un indice important en matière d’énergie pour la faune aquatique. J’essaie de quantifier le ratio entre les quantités d’aliments et de plastiques dans un même environnement», ajoute-t-il entre deux va-et-vient entre le pont du bateau et son plan de travail. L’une des énigmes qu’il aimerait élucider est de savoir comment le plastique, qui passe d’estomac en estomac, influence la chaîne alimentaire. Il aimerait également comprendre pourquoi les animaux l’ingurgitent. Sur ce point, son hypothèse est que les morceaux de plastique s’imprègnent de l’odeur de l’eau et des poissons. Une théorie qu’il vérifie en reniflant ses prélèvements de manière systématique.

Monstre plastique

De leur côté, les militants et bénévoles de Greenpeace observent les débris au microscope, les photographient et les stockent dans des tubes qui seront envoyés à Hambourg pour analyse. Leur objectif: les quantifier et savoir de quel type de plastique il s’agit. «Nous les répertorions selon leur composition. Jusqu’ici, nous avons trouvé dans l’eau du Rhin des plastiques en polypropylène, en polyéthylène et en latex. Mais nous n’avons pas encore analysé l’ensemble de nos prélèvements», précise Manfred Santen.

Les analyses faites par Erik Zettler et Greenpeace pourront être mises en perspective avec celles réalisées par Thomas Mani et Patricia Burkhardt-Holm en 2015. Ces derniers avaient mené une étude sur la présence de microplastiques dans le Rhin, de Bâle à Rotterdam. Ces nouvelles mesures permettront peut-être de dégager une tendance et d’évaluer l’évolution de ce polluant. Les résultats préliminaires semblent pointer une situation stable, comme le suggèrent les mesures effectuées sur les zones les plus polluées, à Zaltbommel et à Cologne. Fleuve frontalier, le Rhin complique les possibilités d’analyse. Il est soumis à plusieurs législations et la circulation y est dense. Certains tronçons exigent un permis spécial pour pouvoir y naviguer. Les nombreuses écluses et le temps d’attente qu’elles imposent ne facilitent pas non plus l’organisation d’une telle opération.

Le Beluga II arrive enfin au port de Bâle. Un autre bateau de Greenpeace l’a précédé de quelques heures, avec à son bord un passager particulier: un monstre géant articulé, construit par un collectif d’artistes à partir de déchets plastiques ramassés par l’ONG sur les plages des Philippines. L’un de ses congénères a été déposé devant le siège d’Unilever à Rotterdam, considéré comme l’un des plus gros producteurs de plastique par Greenpeace. Le deuxième, installé à Bâle ce week-end, sera ensuite exposé dans toute la Suisse romande, terre d’un autre gros contributeur: Nestlé. Il sera de passage à Lausanne le 13 avril.


Correction le 8 avril, 11h30: Linda Amaral Zettler est directrice d'un groupe de recherches du laboratoire néerlandais Nioz, et non pas directrice de ce laboratoire

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