Environnement

Rivières suisses polluées aux pesticides

Une étude détaillée montre que les cours d’eau contiennent un cocktail de produits. Les valeurs limites sont régulièrement dépassées

Rivières suisses polluées aux pesticides

Eau Une étude détaillée montre que les cours d’eau contiennent un cocktail de produits

Les valeurs limites sont régulièrement dépassées

«Les eaux suisses ne semblent pas être aussi propres qu’on se plaît toujours à le souligner», commente Juliane Hollender, directrice du Département de chimie environnementale de l’institut de recherche sur l’eau EAWAG. Sur mandat de la Confédération, elle et ses collègues ont mené une analyse détaillée des pesticides présents dans cinq cours d’eau typiques du plateau suisse. Les résultats ont été publiés mercredi dans la revue Aqua&Gas: chacune des rivières contient en moyenne 40 de ces substances, provenant notamment de l’agriculture. Leurs concentrations dépassent les valeurs limites dans passablement de cas, mettant en danger les organismes aquatiques. Les spécialistes relèvent l’effet potentiellement encore plus ravageur du mélange de produits chimiques.

Les cantons effectuent déjà une surveillance régulière de la pollution de leurs cours d’eau. «Si l’Office fédéral de l’environnement a mandaté l’EAWAG, c’est pour savoir exactement quelles substances sont présentes et dans quelles concentrations, explique Elisabeth Maret, porte-parole. C’est important pour cerner la problématique.» L’institut a traqué l’ensemble des pesticides et des biocides autorisés et détectables dans les rivières Samlsacher Aach (SG), Furtbach (ZH), Surb (AG), Limpach (SO) et Mentue (VD), entre mars et juillet 2012. «Nous avons choisi le plateau parce qu’il y a moins d’agriculture dans les Alpes, relève Juliane Hollender. Ce sont des cours d’eau de taille moyenne, typiques, mais autour desquels l’utilisation du territoire varie: cultures à grande échelle, vergers, habitations, etc.»

Sur la liste des quelque 300 ­produits recherchés, 104 ont été détectés. Parmi eux, 82 étaient des produits phytosanitaires, vraisemblablement issus de l’agriculture, selon les auteurs. «Les herbicides sont ceux que l’on retrouve en plus haute concentration, suivis des insecticides et des fongicides», détaille Juliane Hollender.

«Ce n’est pas surprenant, commente Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Université de Lausanne. Les herbicides sont utilisés en plus grande quantité. En outre, ils sont très solubles et donc plus facilement entraînés par les eaux de ruissellement de surface.» Les chercheurs ont aussi relevé la présence d’une quarantaine de biocides, comme on en utilise dans les ménages privés, les jardins ou encore certaines peintures de façades, pour empêcher la pousse d’algues.

L’Ordonnance sur la protection des eaux fixe une valeur limite de 0,1 millionième de gramme (microgramme) de substance par litre d’eau. L’EAWAG et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne ont en outre évalué des critères écotoxicologiques spécifiques à chaque produit, en fonction de sa toxicité propre. Les concentrations de 40 substances dépassaient l’une ou l’autre ou les deux. Par ailleurs, dans près de 80% des échantillons, le cumul de tous les polluants était supérieur à 1 microgramme par litre – soit dix fois la limite individuelle. Juliane Hollender souligne encore qu’il s’agissait d’échantillons composites, relevés sur deux semaines et donc plus représentatifs d’une pollution moyenne: «Nous n’avons donc pas mesuré les pics de concentration aigus que l’on peut potentiellement observer après des épisodes de pluie.»

Ces résultats sont-ils surprenants? «Pas vraiment, répond Nathalie Chèvre. C’est une problématique connue depuis une dizaine d’années. Si on enlève la part de pollution industrielle, la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL) observe le même type de substance dans le lac.» Comment expliquer que, mercredi aussi, le canton de Vaud émette un communiqué pour annoncer que la qualité des cours d’eau des Préalpes est jugée bonne, voire très bonne? «Simplement parce que la pression anthropique est beaucoup plus basse dans cette région, fait valoir Philippe Vioget, chef de la division vaudoise de protection des eaux. Il y a peu de cultures et l’habitat est dispersé.»

La pollution détectée par l’étude de l’EAWAG présente avant tout un risque pour les organismes aquatiques. D’autant que si on a une idée de l’effet de chaque substance prise individuellement, souligne Juliane Hollender, on connaît mal la toxicité du mélange. «Si 20 produits ont un effet de 1% séparément, ensemble ils peuvent avoir un effet de 40%, illustre Nathalie Chèvre. Ce n’est même pas une question de synergies. Confronté à cent attaques en même temps, un organisme finira par être dépassé.»

Un plan d’action est en cours d’élaboration à l’Office fédéral de l’agriculture. «Il porte sur trois volets, détaille Elisabeth Maret. L’homologation des produits, la formation des agriculteurs et la recherche, dans le domaine des alternatives aux pesticides.»

L’Union suisse des paysans réclame par ailleurs une analyse plus approfondie de l’origine des substances retrouvées dans les eaux. «La majeure partie des échantillons incriminés ne sont pas seulement utilisés dans l’agriculture», souligne-t-elle. «Cette étude pointe les agriculteurs du doigt alors qu’ils ont déjà fait passablement d’efforts au cours des quinze dernières années, ajoute Nathalie Chèvre. On en observe d’ailleurs déjà les effets. Dans le Léman, les pesticides sont en baisse constante.»

La chercheuse rappelle en outre que si l’on prend l’ensemble des micropolluants, il y aurait dans le lac 60 tonnes de médicaments pour 20 tonnes de pesticides. «Sans compter les cosmétiques, qui sont certainement plus nombreux, mais qui ne sont pas recensés. A long terme, on ne sait pas les effets que l’exposition à ces cocktails de substances chimiques, même à de très faibles concentrations, peut avoir sur les écosystèmes ou la santé humaine.»

«Cette étude pointe les agriculteurs du doigt alors qu’ils ont déjà fait passablement d’efforts»

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