Déjeuner avec Robert Bolognesi

Le risque avalanche, si mal connu

Cet amoureux de la neige connaît bien la mort blanche, pour la côtoyer de près

Il livre les règles de base à respecter pour les amateurs de poudreuse dans un ouvrage qu’il vient de publier

C’est forcément dans la neige que Robert Bolognesi nous donne rendez-vous. Au Grenier de Tsalan, au-dessus d’Anzère, dans un mazot isolé un peu à l’écart des pistes de ski. Le spécialiste des avalanches se dit plus serein en montagne. Fondateur d’un bureau de prévisions des risques d’origine météorologique, Météorisk, ses compétences et son programme informatique de prévision sont uniques. Au point qu’il est appelé à travailler sur l’évolution des glaces au Groenland, sur la prévention des avalanches pour les Jeux olympiques de Sotchi ou sur la sécurité des mines de cuivre des Andes chiliennes.

Dans le petit chalet, il y a une poignée de tables, une cuisinière à bois, des produits locaux. Il fait gris et sur la terrasse, le jacuzzi attend d’être remplacé par un sauna. «Je ne viens pas très souvent ici. Mais c’est un bel endroit», explique Robert Bolognesi. Il connaît la nouvelle tenancière des lieux, Marlène Galletti, fromagère, guide de moyenne montagne et compagne du dernier berger nomade de Suisse. En plein hiver, elle dort dans une yourte, pour l’instant sans poêle à bois, montée juste à côté du mazot.

Pendant que Robert Bolognesi teste avec intérêt la «guillotine à saucisse» qu’il vient de découvrir sur le bar, c’est d’avalanches que l’on cause. Cette saison est particulièrement dangereuse dans les Alpes. «La première couche de neige a la même texture que le sable, parce qu’elle s’est beaucoup refroidie. Rien ne tient sur elle», décrit-il. Robert Bolognesi est l’expert mandaté par la justice pour analyser la coulée qui a emporté un guide de montagne et trois clients sous la Pointe de Masserey, près de Mase, pendant la première semaine de janvier.

L’équipe suivait justement un cours sur les avalanches. «Le groupe était en train de redescendre selon la trajectoire la plus sûre à cet endroit, quand la coulée s’est déclenchée au-dessus d’eux, raconte Robert Bolognesi. Il est possible que leur poids sur le manteau neigeux ait créé une fissure qui s’est propagée jusqu’au sommet de la pente ou qu’il s’agisse d’une avalanche spontanée. Le guide n’a pas déclenché son sac airbag, sans doute parce que l’avalanche est arrivée derrière lui, silencieusement.»

Parce que les avalanches peuvent être bruyantes, fracassantes, hautes de plusieurs mètres ou seulement de quelques dizaines de centimètres, invisibles, silencieuses et pourtant meurtrières. «L’avalanche qui tue, c’est souvent une petite coulée», précise-t-il.

«Je me souviens d’une femme qui skiait sur des pistes balisées quelques mètres derrière son mari pendant un jour blanc. Elle ne s’est rendu compte de rien, alors que son époux s’est fait emporter juste devant elle. Elle a simplement pensé, ne voyant plus son conjoint, qu’il était descendu plus vite et elle est allée l’attendre au chalet», raconte Robert Bolognesi. Son mari avait été emporté par une petite avalanche de neige légère, silencieuse, qui l’avait néanmoins projeté et enseveli hors des pistes.

Tous les jours d’hiver, Robert Bolognesi surveille la neige. Pour analyser les dangers, il se trouve souvent dans des zones à risque. «Je renonce chaque fois que le terrain me surprend et que je me sens en décalage avec lui, explique-t-il. Par exemple, si je m’attends à trouver de la neige cartonnée et qu’il y a en fait une grosse quantité de poudreuse, c’est que quelque chose m’a échappé.»

Il emporte toujours avec lui de quoi tenir une nuit sur place en attendant de meilleures conditions. «Si une pente n’est pas bonne, je préfère faire plusieurs heures de détour plutôt que de m’y risquer et chaque fois que je sors, je me dis que ce pourrait être mon dernier jour», dit-il.

Les avalanches, il les a testées lui-même. Une fois par accident, lorsqu’un ami qui skiait devant lui a été emmené par une coulée. «C’était il y a très longtemps mais je me souviens de la fumée et des blocs comme si c’était hier, raconte-t-il. J’ai eu le réflexe de prendre le repère d’un rocher pour mémoriser à quelle hauteur mon ami s’était fait ensevelir.» Parce qu’une fois la neige amassée la topographie du lieu est bouleversée.

«J’ai skié le plus vite possible sur ces blocs et ces boules de glace pour arriver jusqu’à lui. Par chance, sa tête émergeait mais je n’avais aucune idée de son état. J’étais là avec ma pelle pour dégager de la neige aussi dure que du béton, sans savoir ce que je trouverai dessous…» Par chance, les secours sont arrivés très vite grâce à des amis qui ont vu l’avalanche de loin. «Finalement, il n’avait que des contusions», dit-il.

«J’ai vu des corps ressortir aplatis, broyés, tordus, désarticulés, reprend-il après un silence. Contrairement à ce que l’on pense, l’avalanche ne glisse pas d’un seul mouvement fluide, mais à des rythmes et suivant des trajectoires diverses qui t’emportent dans des mouvements cisaillants, qui tordent des skis que tu es incapable de diriger. Quand le front de la coulée s’arrête, les gens pensent être sortis d’affaire s’ils sont restés en surface, mais souvent la suite arrive derrière eux et la neige les ensevelit et devient très vite très dure.»

Marlène Galletti est inquiète pour la tarte au fromage qui a refroidi pendant qu’il s’est laissé emmener dans ses récits. Cela fait trente-deux ans qu’il côtoie la mort blanche, qu’il y a perdu une dizaine d’amis. Il a étudié les avalanches à l’université et sur les pistes de ski, au contact de patrouilleurs plus âgés. «J’essayais de deviner où les avalanches allaient descendre. Au début, tu fais des erreurs. Et puis, tu te trompes de moins en moins souvent.»

Malgré les risques, Robert Bolognesi adore le hors-piste. «Le problème, c’est que le risque avalanche est mal connu. Pour les gens, la mort blanche est une chose assez abstraite qu’ils imaginent comme un endormissement en hypothermie. Ils ne se représentent pas la violence du phénomène.»

Pour aider les amateurs de poudreuse à trouver des repères pendant leurs sorties, Robert Bolognesi vient de terminer un petit livre, Estimer et limiter le risque avalanche (Ed. Le Vent des cimes, coll. Florineige). «C’est une synthèse pour les débutants avec des règles de base et des limites à ne pas franchir qui permettent d’augmenter beaucoup leur sécurité», explique-t-il. «Une fois qu’ils sont correctement informés, c’est à eux de choisir quels risques ils veulent prendre. En montagne, il y a la pente et la force de gravité, une combinaison forcément dangereuse», termine-t-il dans un sourire.

«J’ai vu des corps ressortir aplatis, broyés, tordus, désarticulés»