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Le robot de Rosetta a trouvé où se poser

Les scientifiques ont déterminé à quel endroit de la comète Churyumov-Gerasimenko le module Philae va se poser pour effectuer ses mesures. L’opération s’annonce délicate

Le robot de Rosetta a trouvé où se poser

Espace Les scientifiques ont choisi un site d’atterrissage sur la comète «Chury» pour le laboratoire Philae

L’opération s’annonce délicate

Ce sera donc le «point J». Après un week-end de délibérations, les responsables de la mission spatiale Rosetta ont choisi un site de la comète Churyumov-Gerasimenko (67P) pour tenter d’y poser, le 11 novembre prochain, le laboratoire scientifique Philae. Une zone située sur le plus petit des deux lobes de cet astre étrange.

«On peut dire que la comète ne nous aide pas.» On perçoit un mélange d’excitation et d’inquiétude chez Francis Rocard, le responsable de l’exploration du système solaire au CNES, l’agence spatiale française, à moins de deux mois du jour choisi pour poser un engin sur l’astre de glace et de poussières. Ce qui serait une extraordinaire étape de l’aventure spatiale. Philae, un cube d’un mètre pour cent kilogrammes, est aujourd’hui arrimé à la sonde Rosetta. En novembre, il sera largué sur la comète pour y étudier le sol et l’environnement. Avec ses dix instruments, il tentera de répondre à des questions sur nos origines. Car les comètes, qui voyagent depuis 4,5 milliards d’années, conservent des traces des processus qui ont conduit à la formation du système solaire, des planètes, et peut-être à l’apparition de la vie.

«On pouvait espérer que Churyumov-Gerasimenko serait une comète plutôt ronde et lisse, c’est loin d’être le cas, constate Francis Rocard. Avec le site J, nous avons trouvé la zone qui nous semble la plus sûre pour l’atterrissage et qui présente un grand intérêt scientifique. Mais ce n’est pas comme pour le robot Curiosity sur Mars, dont le site était parfaitement dégagé et connu des années à l’avance. On a découvert cet été que la surface de la comète présente des trous, des falaises et des blocs qui pourraient faire échouer l’atterrissage.» C’est seulement mi-juillet que les premières images de 67P sont arrivées sur Terre, après le réveil de Rosetta qui hibernait depuis 957 jours pour préserver ses batteries. «Ces clichés étaient très surprenants, avec une forme en deux lobes. Il n’était pas évident qu’on trouve une zone pour l’atterrissage, commente Jean-Pierre Bibring, responsable scientifique de Philae, au sein de l’Institut d’astrophysique spatiale d’Orsay (France). Et puis, au fur et à mesure que Rosetta s’est approchée, on s’est aperçu qu’il y avait des sites d’atterrissage possibles.»

Depuis le rendez-vous réussi du 6 août avec la comète, les équipes de Rosetta tentent de déterminer les sites les plus favorables à l’atterrissage. «Aucun des dix sites présélectionnés dans un premier temps ne correspondait à 100% à chacun de nos critères, explique Stephan Ulamec, responsable de Philae à l’Agence spatiale allemande. Mais le site J est de toute évidence le meilleur.» Un choix unanime, a fait savoir l’Agence spatiale européenne (ESA) hier, qui a également défini un site de secours, le point C, au cas où les conditions devaient se dégrader sur le site principal.

«J» est relativement peu accidenté; il est bien ensoleillé – pour alimenter les panneaux solaires –, et offre de bonnes conditions de liaison radio avec Rosetta, son relais vers la Terre. «Il fallait aussi un site qui présente les bonnes caractéristiques en matière d’émission de matière, explique Kathrin Altwegg, de l’Université de Berne, qui est responsable de l’instrument Rosina d’étude des gaz. S’il est trop actif, l’atterrissage pourrait échouer. S’il ne l’est pas assez, il perd beaucoup de son intérêt scientifique.» Pour le moment, le point J répond parfaitement à ces critères: il n’y a pas de jet de gaz qui coupe la trajectoire prévue pour l’atterrissage, mais il en existe un non loin.

Reste le plus périlleux, l’atterrissage prévu le 11 novembre prochain. La fenêtre n’est que de quelques semaines seulement. Trop tôt, la mission se trouverait trop loin du Soleil pour bénéficier d’assez d’ensoleillement. Trop tard, en se réchauffant à force de se rapprocher du Soleil, la comète dégagerait plus de gaz et de poussières, ce qui compromettrait l’opération. D’ailleurs, en dépit de la distance qui la sépare encore du Soleil, 503 millions de kilomètres hier, la comète présente déjà une activité plus forte que ne le prévoyaient les chercheurs. «On espère qu’elle n’augmentera pas trop d’ici à novembre», souligne Jean-Pierre Bibring.

Pour poser son colis, Rosetta va d’abord s’approcher à 10 kilomètres de la comète. Puis s’orienter de manière à placer Philae dans le bon axe, avant de le larguer. Le laboratoire tombera comme un vulgaire caillou attiré par la faible gravité de la comète, mille fois plus faible que sur Terre. Les scientifiques retiendront alors leur souffle, faute de disposer de données en temps réel. Sept heures plus tard, Philae amortira le choc et ancrera un solide harpon dans le sol pour ne pas rebondir. Il sera ensuite arrimé à l’aide de vis placées dans chacun de ses trois pieds. C’est seulement à ce moment que le suspense sera levé.

La réussite de cette phase devra beaucoup au hasard, mais aussi à la réactivité des équipes de Rosetta. «Nous pouvons recalculer les trajectoires passées à environ dix mètres près, explique l’Italien Andrea Accomazzo, responsable de la sonde Rosetta à l’ESA. Mais pour la prévision d’orbite, l’erreur va de quelques centaines de mètres à dix kilomètres.» Car les comètes sont capricieuses: leur trajectoire est perturbée par l’éjection, imprévisible, de leurs propres gaz et poussières. Si bien que les derniers calculs seront revus à seulement onze heures du largage. «Nous disposons de très peu de temps, ce qui enlève toute possibilité de répétition générale.» La décision finale sera prise le 12 octobre prochain. Et si la situation devait changer ensuite, au point d’interdire le point J? «Il faudrait alors nous reporter vers le point C, ce qui retarderait de quelques jours à quatre semaines la date d’atterrissage, le temps de refaire nos calculs», a prévenu Andrea Accomazzo.

Avant de voir de près la comète Churyumov-Gerasimenko, les chances de réussite de l’atterrissage étaient estimées à 70-75%. Aujourd’hui, plus personne n’avance de chiffres. Quoi qu’il en soit, la mission Rosetta est d’ores et déjà considérée par ses artisans comme une extraordinaire réussite. «Nous en avons appris énormément au cours de ces deux derniers mois», se réjouit Jean-Pierre Bibring. Jamais personne n’avait ainsi pu étudier une comète d’aussi près. Une réussite de Philae serait plus extraordinaire encore. Car l’engin, s’il parvient à s’ancrer sur la comète, devrait l’accompagner pendant treize mois, tandis qu’elle s’approchera au plus près du Soleil, en août prochain à 185 millions de kilomètres, avant de s’en éloigner à nouveau, comme elle le fait, immuablement, depuis des milliards d’années.

La trajectoire des comètes est perturbée par l’éjection, imprévisible, de leurs propres gaz

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