Géologie

Les rochers vivants du Parc national suisse

Depuis la formation des roches jusqu’au déshabillage des sommets par l’érosion, les montagnes bougent. Le Parc national suisse renferme des merveilles géologiques, témoins de ces phénomènes

«Qu’est-ce que ça fait d’être dans l’inconnu complet comme une pierre qui roule?» chantait Bob Dylan dans sa chanson «Like A Rolling Stone». Ces paroles résonnent et prennent un sens par­ticulier quand le regard se pose sur les montagnes du Parc national suisse, avec leurs flancs parsemés de cônes d’éboulis de pierres. Située à l’extrémité est de la Suisse, cette région alpine, soumise à l’érosion, recèle bien des particularités géologiques, dont l’origine remonte parfois à plusieurs centaines de millions d’années.

A l’entrée de la vallée du cours d’eau d’Il Fuorn, au moment d’entamer l’ascension du sentier vers le Munt la Schera, le caractère ra­dicalement différent du paysage est saisissant en comparaison du reste des Alpes suisses situées plus à l’ouest. Les parois et falaises rocheuses, sculptées par de nombreuses crevasses, sont d’un jaune clair et lumineux, témoin d’une ­roche carbonatée riche en sulfate. Celle-ci compose la grande majorité du parc et porte le doux nom de «dolomie».

D’où vient cette roche? Pour comprendre son origine, il faut faire un saut dans le temps de 245 millions d’années, à la période dite du Trias. Le contexte tectonique, c’est-à-dire de mouvements des plaques terrestres et océaniques, était radicalement différent.

La zone était le siège d’un déchirement du sol; un océan, nommé la «Téthys», était en train de s’ouvrir et des dinosaures peuplaient les berges de cette mer ancienne. «Sur la marge sud du ­nouveau bassin océanique, existait une grande plateforme couverte d’eau très salée et peu profonde où se sont déposés des sédiments qui ont ensuite formé la roche, raconte Christian Schlüchter, géologue à l’Université de Berne. Environ 90% de ces sédiments composent la dolomie présente. Leur formation s’est arrêtée au Crétacé inférieur (il y a environ 100 millions d’années) à la fer­meture de la partie sud de la Téthys. Le fond du bassin océanique, repoussé vers le nord, est devenu plus profond et des sédiments plus tardifs se sont formés, correspondant aux roches du reste des Alpes suisses.»

Puis tous ces dépôts rocheux ont été soulevés et déformés lors de la formation des Alpes, qui est due à un phénomène de compression entre deux plaques tecto­niques, l’africaine et l’eurasienne. Cette étape de soulèvement a eu lieu il y a 90 à 30 millions d’années. Cela explique pourquoi ces sédiments marins sont aujourd’hui visibles à plus de 2000 mètres d’altitude.

Maintenant, la dolomie est soumise à l’érosion; les précipitations, le gel et le vent attaquent la pierre et provoquent son découpage en blocs grossiers. «L’érosion de la ­dolomie est à l’origine d’éboulis de graviers pointus, fins à grossiers, phénomènes de pentes caractéristiques du parc. Il est très difficile de marcher dessus car c’est instable, surtout au printemps à cause de la neige et du gel», commente le géologue bernois alors qu’il progresse sur le sentier qui longe le Munt la Schera et traverse perpendiculairement un éboulis de dolomie.

A environ 2300 m d’altitude, sur la face sud, le sentier traverse une zone de hautes prairies au couvert végétal très ras et baignées dans le silence. Sur une butte, apparaît un amas de graviers gris foncé. En y regardant de plus près, alors que les cailloux ont des couleurs variables, ils possèdent tous une forme semblable, comme une queue d’hirondelle. «Il s’agit de moraines glaciaires de fond, des débris transportés par un glacier et sculptés par l’énorme compression de la glace. Leur présence à plus de 2000 m est exceptionnelle, explique le scientifique. Les cailloux clairs proviennent de dolomies des alentours, les rouges sont des grès provenant de la vallée de Livigno, ville italienne située à plus de 15 kilomètres.» Certains blocs rocheux arborent des stries, traces du passage du glacier.

En levant les yeux, le géologue montre du doigt les montagnes de l’autre côté de la vallée de la Spöl. Alors que les «munts», les monts, ont une forme arrondie et lisse, les «piz» arborent des sommets anguleux et pointus. «Il y a 26 000 ans, des glaciers recouvraient la région jusqu’à une hauteur d’environ 2800 m, rabotant les sommets les plus bas et laissant émerger les pics», explique Christian Schlüchter.

De nos jours, il n’y a plus de glacier au sens strict dans le parc. Mais un tout autre type de glacier, dit «rocheux», est observable, notamment dans la vallée suspendue du Val da l’Acqua. Une langue pierreuse semble «couler» au sommet de la montagne sous les neiges éternelles. «Les glaciers rocheux appartiennent au pergélisol, terrain gelé toute l’année. Ils font partie de la lithosphère, ensemble des roches terrestres, et diffèrent des glaciers normaux, principalement constitués d’eau. Ils sont plus froids: – 3°C en surface», explique Felix Keller, spécialiste du pergélisol à l’Academie d’Engadine. Pré­cipitations saisonnières et suc­cession de gel et dégel poussent l’amas de débris rocheux à se déplacer.

D’autres structures marquent les flancs voisins du Munt Chavagl: d’un côté, des petites terrasses de cailloux s’étagent en guirlande le long de la pente et, de l’autre, des larges lobes de roches «dégoulinent» du sommet. Guirlandes et coulées de débris sont aussi des processus de déplacement du terrain. «Les glaciers rocheux bougent sur une épaisseur de 100 m de profondeur. Alors que, pour les pelouses, seule une couche superficielle de 30 à 80 cm se déplace», précise Felix Keller. Très lente, s’étalant sur plusieurs milliers d’années, la formation de ces morphologies rocheuses accompagne l’érosion de la dolomie.

En effet, en s’éloignant un peu du parc, vers le nord, ces motifs disparaissent. La roche de la Basse-Engadine appartient au vieux socle cristallin de la Silvretta. Entre gneiss et dolomie se trouve une frontière naturelle, discrète mais puissante, la grande faille de l’Engadine, «la plus importante de Suisse» selon Christian Schlüchter, fracture de 8 km de profondeur qui court d’est en ouest. Il faut monter en haut du Val Laschadura pour percevoir toute la force si­lencieuse de cette structure qui ne suggère sa présence dans le paysage que par une petite rupture de pente. Une légère dépression à l’endroit de la faille forme un sentier naturel emprunté par les hommes et les cerfs. Par endroits, des murs de dolomie de 2 à 3 mètres se dressent à la verticale, témoins d’un décalage massif du sol de part et d’autre de la faille qui aurait eu lieu il y a moins de 15 000 ans. Les pierres de l’Engadine sont définitivement mouvantes.

 

 

«Des glaciers recouvraient la région jusqu’à une hauteur d’environ 2800 m»

Publicité