Cette semaine, nos articles de la rubrique Sciences sont consacrés aux portraits de cinq femmes, cinq brillantes scientifiques aux découvertes pionnières ou décisives, et que l'Histoire des sciences a oubliées.

Notre éditorial: Enrichir l'histoire

Einstein tirant la langue, Buzz Aldrin sur la Lune ou encore le trou noir supermassif M87*: l’histoire des sciences est jalonnée de photos gravées dans les mémoires. Parmi celles-ci, il en est une moins célèbre, le «cliché 51», un disque grisâtre marqué par des stries noires formant un X majuscule. On dirait presque un iris, mise en abîme du regard, celui de l’être humain sur la brique élémentaire de la vie: l’acide désoxyribonucléique (ADN).

Prise en 1952 grâce à la méthode de cristallographie aux rayons X, cette photo a pour la première fois révélé la structure en double hélice de l’ADN. L’image a ensuite permis la modélisation de la structure tridimensionnelle de la molécule, qui valut le Prix Nobel de médecine ou physiologie à James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins en 1962. Curieusement, aucun de ces trois-là n’était pourtant l’auteur du cliché 51. Il est l’œuvre de la scientifique britannique Rosalind Franklin, alors chimiste au King’s College à Londres. Cette brillante chercheuse, à la personnalité controversée, ne méritait pas moins le Nobel que ses confrères. Bloquée sous le fameux plafond de verre briseur de carrière, elle a rejoint le panthéon des femmes oubliées de la science.

Cristaux de charbon

Rosalind Franklin naît en 1920 d’une famille aisée. Curieuse et passionnée par les sciences dès son enfance, elle suit des études à l’Université de Cambridge où elle obtient un doctorat en physique-chimie en 1945. Deux ans plus tard, elle rejoint le Laboratoire central des services chimiques de l’Etat à Paris, où elle se spécialise en cristallographie aux rayons X, une méthode permettant d’étudier les cristaux au niveau atomique, qu’elle applique au charbon.

En 1950, Rosalind Franklin retourne en Angleterre après avoir obtenu un poste au King’s College. Son superviseur John Randall lui enjoint d’appliquer son savoir-faire sur la molécule d’acide désoxyribonucléique. L’effervescence règne à l’époque dans le domaine de la biologie et de la biochimie. Quelques années plus tôt il fut établi qu’au sein des chromosomes, c’était la molécule d’ADN qui était le support de l’hérédité, et non les protéines comme on le pensait jusqu’alors. Plusieurs équipes s’étaient depuis peu lancées dans l’étude de l’ADN dans le but de comprendre comment une telle substance, a priori bien plus rudimentaire qu’une protéine, pouvait être à l’origine de l’immense diversité du vivant.

Dans le laboratoire de Rosalind Franklin travaille déjà Maurice Wilkins, futur colauréat du Nobel. C’est lui qui a le premier émis l’idée d’utiliser la cristallographie aux rayons X sur l’ADN. Les deux collègues s’entendent mal, pour des raisons encore débattues. Leurs responsabilités et leurs relations hiérarchiques sont mal définies par John Randall.

Leurs personnalités respectives ont peu d’atomes crochus. Lui est décrit comme une personne discrète voire effacée, un scientifique torturé évitant les confrontations directes. Elle, plutôt comme une bagarreuse de débat qui affine ses réflexions en confrontant les idées. Lui est physicien, et elle chimiste. Pas le même sérail, pas la même personnalité, et sans doute aussi pas le même sexe: Wilkins méprise Franklin, qui le lui rend bien. Il lui reproche ainsi de ne pas assez se pomponner, de négliger son apparence, et la surnomme Rosie, alors même qu’elle dit détester ce surnom. De son côté, le tempérament parfois ombrageux et «cash» de Franklin n’arrange rien. Elle ignore volontiers certains de ses collègues quand elle les croise dans l’escalier. Elle aime le bling-bling, les soirées mondaines et les robes de soirée. On la trouve «too French», qu’il s’agisse de sa robe, de ses centres d’intérêt ou de son caractère. Bien qu’agréable et drôle par moments, elle se montre souvent catégorique, têtue et acerbe, si bien que l’ambiance est délétère, et la collaboration entre les deux scientifiques en ressort meurtrie.

Instant eurêka

Mais Rosalind Franklin poursuit son travail – en évitant le café du matin et l’afternoon tea, ce qui irritait ses collègues – et tire de nombreux clichés de l’ADN avec son doctorant Raymond Gosling. Lorsqu’elle pose les yeux sur le numéro 51, c’est tout sauf un instant «eurêka». Elle a devant elle une forme particulière de l’ADN, l’ADN A. Or c’est la forme B qui est majoritaire dans la nature. Rien ne prouve que les ADN A et B ont le même type de structure, si bien que la chimiste se méfie et ne souhaite rien publier, préférant poursuivre ses recherches.

Pendant ce temps, dans un laboratoire situé non loin de là, à l’Université de Cambridge, Watson et Crick travaillent également sur l’ADN. Ambitieux, ces derniers veulent être les premiers à publier la structure de l’ADN. Mais les données expérimentales leur font défaut. A la différence de Wilkins et Franklin, ils ne procèdent à aucune expérimentation mais se basent sur celles des autres, dont celles du King’s College. Ils épluchent la littérature et c’est à partir de ces données qu’ils bâtissent leurs fameuses maquettes géantes de l’ADN faites avec des tiges de fer et des boules de plastique.

C’est alors que leur apparaît le cliché 51, livré sur un plateau par Maurice Wilkins lui-même – sans l’autorisation de sa collègue. Les trois scientifiques ont beau être concurrents, ce sont aussi des collaborateurs, et des amis. Qu’il ait eu conscience de trahir Rosalind Franklin ou pas, le résultat est le même: Watson et Crick voient la photo.

Ils saisissent immédiatement l’importance du cliché 51: il ne s’agit ni plus ni moins que de la toute première preuve formelle que l’ADN est de structure bi-hélicoïdale. La suite est connue: ils publient en 1953 leur célèbre article dans la revue Nature présentant leur modèle de structure tridimensionnelle de l’ADN, qui marque définitivement l’histoire de la science et leur vaut le Nobel neuf ans plus tard. Wilkins et Franklin n’apparaissent pas dans les auteurs, si ce n’est dans les remerciements. Ils signent cependant deux articles accompagnant celui de Watson et Crick. Mais le mal est fait: alors même que c’est le cliché 51 qui a servi de fondation à l’élaboration du modèle, Watson et Crick en font une simple confirmation expérimentale, minimisant ainsi son importance et renversant l’histoire à leur avantage.

Pour mettre un terme aux mésententes, Rosalind Franklin rejoignit bon gré mal gré la même année le Birkbeck College à Londres. Elle y fit des travaux pionniers sur la découverte et la structure du virus de la mosaïque du tabac, qui était le sujet initialement étudié par James Watson. Elle tomba malade d’un cancer des ovaires en 1956 et mourut deux ans plus tard, à Londres, à l’âge de 37 ans.

Sa fin et son oubli injustes ont fait de Rosalind Franklin une martyre de la science, symbole à elle seule de toutes ces femmes écartées des honneurs. On rappelle souvent une règle du Prix Nobel pour expliquer son éviction: le prix n’est jamais décerné à titre posthume. C’est oublier que la mesure ne fut instaurée qu’en 1974. Autre contrainte liée au prix, la récompense ne peut être attribuée qu’à trois personnes au maximum. Quelle que soit la règle du Nobel considérée, à la fin, c’est de toute façon toujours la femme qui perd.