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La Russie se projette sur les pôles de la Lune

L’exploration de la Lune est une priorité du programme spatial russe. Géologue et planétologue, Alexandre Bazilevski a participé à la recherche de places d’alunissage idéales. Il détaille pour «Le Temps» les nouvelles ambitions spatiales de Moscou

La Russie se projettesur les pôles de la Lune

Espace L’exploration de la Lune est une priorité du programme spatial russe

Géologue et planétologue, Alexandre Bazilevskia participé à la recherche de places d’alunissage idéales

Objectif: Lune. Près de 40 ans après la fin du programme lunaire soviétique, l’agence spatiale Roskomos hisse à nouveau l’exploration du satellite de la Terre au rang de projet prioritaire. Les préparatifs vont bon train, tant sur le plan technique que scientifique. Dans un premier temps, la sonde Luna-Glob (Luna-25), qui doit être lancée en 2019, démontrera que la Russie maîtrise toujours l’alunissage – la dernière mission réussie remonte à 1976. Puis, dès 2023, une station du programme Luna-Resource (qui inclut aussi des orbiteurs), munie d’un instrument de forage, analysera la glace présente dans le sol aux pôles. Troisième cap: une mission qui ramènera des échantillons de régolithe sur Terre pour étude, dès 2025. Le 20 août, Roskosmos a requis 28 milliards de roubles (700 millions de francs) du gouvernement russe pour respecter ces plans. A long terme, l’enjeu est de construire une base de recherche habitée sur l’un des pôles de la Lune.

Géologue à l’Institut de recherche spatiale de l’Académie russe des sciences et responsable du laboratoire de planétologie comparative à l’Institut de géochimie et chimie analytique, Alexandre Bazilevski a étudié les meilleurs endroits d’alunissage pour ces missions, comme il l’avait fait à l’époque pour le programme soviétique.

Le Temps: En quoi le programme lunaire russe est-il différent des anciennes missions soviétiques?

Alexandre Bazilevski: Dans les années 1970, la course à l’exploration de la Lune s’accélère. Face à la concurrence du programme Apollo américain, l’Union soviétique enchaîne les missions: de Luna-15, en 1969, à Luna-24, en 1976, une sur deux se solde par un succès. Les sondes lunaires ont réussi à ramener à trois reprises des échantillons du sol sélène et les deux Lunokhod («marcheurs lunaires») ont sillonné le satellite dans la région de la mer des Pluies et du cratère Le Monier. Le programme russe de 2017-2025 se concentre sur les régions polaires, mal étudiées mais qui présentent des propriétés intéressantes, notamment des traces de glace, réserves potentielles d’eau.

– Est-ce l’une des conditions pour les séjours de longue durée?

– Le projet de base lunaire est l’un des sujets de discussion. Il ne sera pas réalisé avant 2030 et il y a d’abord d’autres étapes à franchir. Il faudra garder une volonté politique pour persévérer dans ces missions malgré les difficultés.

– Quel serait l’endroit idéal pour l’implantation d’une telle base?

– Il y en a plusieurs. Par exemple, le mont Malapert, à 122 km du pôle Sud, ou existe l’un des pics de lumière éternelle dans le système solaire: son sommet est presque constamment illuminé mais la lumière y tombe obliquement, si bien que les températures sont moins extrêmes. Si l’on y installe des panneaux solaires surélevés, on dispose d’un afflux constant d’énergie. Cet endroit se prêterait bien à la construction d’une base de recherche ou d’un observatoire astronomique, tant la Lune réunit les conditions idéales. D’ailleurs, les Américains ont aussi songé à cette cible dans leur programme Constellation, gelé en 2010.

– La Russie est prête à dépenser des milliards de roubles… D’où vient cet intérêt croissant pour la Lune?

– Sur la Lune, l’énergie solaire abonde. On pourrait la canaliser et la transférer sur la Terre, mais il faudrait maîtriser la technologie à la perfection pour ne pas provoquer de catastrophe. L’autre point d’intérêt est l’hélium-3, isotope présent dans le vent solaire et qui s’accumule dans le sol lunaire en quantités considérables. Des recherches ont montré qu’il pourrait devenir une source d’énergie alternative. Mais les possibilités d’extraction et de transport sont encore mal étudiées, de même que le développement de réacteurs de fusion nucléaire fonctionnant à l’hélium-3. Quant à exploiter le sol lunaire pour en extraire les minéraux, le transport sur Terre serait trop coûteux. Par contre, ceux-ci serviraient pour des constructions in situ.

– Et les intérêts scientifiques?

– Les roches lunaires recèlent encore nombre de mystères liés aux origines du satellite et de la Terre. La détection de l’hydrogène dans le sol lunaire a bouleversé les théories sur la nature de la cristallisation des magmas sélènes et peut ébranler les hypothèses sur la formation du satellite. La Lune, petite, s’est refroidie plus rapidement que la Terre, dont l’activité géologique a effacé presque toute trace du processus de son évolution au-delà des 3 à 4 milliards d’années. La géologie de la Lune, elle, a gardé l’empreinte des transformations qui remontent aux premiers milliards d’années du système solaire. Comme l’a dit le géologue américain Harrison Schmitt, de la mission Apollo 17: «La Lune est une fenêtre couverte de poussière du passé de la Terre.»

– La Lune renferme-t-elle aussi une réponse aux grandes questions existentielles?

– Pour comprendre les origines de la vie sur Terre, il faudra remonter au moment de l’intense bombardement de météorites, sur la Terre comme sur la Lune, qui a eu lieu il y a plus de 3,9 milliards d’années. Cet événement pourrait avoir apporté les premières molécules de vie sur notre planète. L’étude des roches volcaniques lunaires et des cratères formés à cette époque aiderait à détailler ce qui s’est passé.

– L’Agence spatiale européenne est l’une des partenaires du programme lunaire russe. Suite aux sanctions européennes contre la Russie, sa participation est remise en question. Le climat international tendu peut-il faire capoter des projets?

– Les partenariats existant au moment des sanctions continuent, telle la collaboration russo-européenne pour ExoMars ou la participation de la Russie aux missions lunaires et martiennes américaines. Ainsi, sur la sonde Lunar Reconnaissance Orbiter [lancée en 2009], le spectromètre LEND, conçu par l’Institut de recherche spatiale russe, cartographie la distribution de l’hydrogène sur la Lune et détecte d’éventuels dépôts de glace. Et le rover Curiosity est équipé d’un autre instrument développé par l’institut, qui étudie le rôle de l’eau dans la genèse de Mars. Malheureusement, les programmes n’ayant pas encore commencé sont en danger. Les Américains ont renoncé à la participation à Venera-D, [sonde à destination de Vénus devant être lancée en 2024]. Or, les recherches sur Vénus et la compréhension de son effet de serre permettraient de faire des parallèles avec le climat terrestre, et, qui sait, d’éviter certaines erreurs…

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