Retour vers la suture

De la saignée à la transfusion, quand le sang coulait à flots

Longtemps mal connu, le liquide vital a été au cœur de pratiques médicales hasardeuses, comme la saignée. Jusqu’à la découverte de la circulation sanguine au début du XVIIe siècle. Suite de notre série sur l'histoire sanglante de la chirurgie

Chaque mardi de l’été, Le Temps se penche sur des épisodes particulièrement sanglants de l’histoire de la médecine: les premières greffes ou césariennes, ou des pratiques aujourd’hui abandonnées comme les saignées.

Episodes précédents:

Se faire saigner par son médecin: aujourd’hui, l’idée peut sembler incongrue. De l’Antiquité au XVIIe siècle, la saignée fut pourtant un des actes médicaux les plus répandus dans le monde, en tant que remède miraculeux, véritable panacée selon les médecins les plus renommés! Il a ainsi été longtemps admis qu’enlever une certaine quantité de sang à une personne souffrante faciliterait sa guérison. Cette vision du sang comme liquide porteur du mal était directement héritée des théories d’Hippocrate et de Galien sur les «humeurs». La rétention de liquides corporels était ainsi considérée comme étant à l’origine des processus inflammatoires.

Des siècles durant, les principes prodigués par ces deux pères gréco-romains de la médecine n’ont pas vraiment été remis en cause au sein du corps médical occidental. Ce n’est qu’au XVIIe que bon nombre de médecins français dénoncent les excès de la saignée. Les fondements de leurs critiques sont les résultats parfois calamiteux des prélèvements de sang, qui pouvaient aller jusqu’à entraîner la mort. Mais ils se heurtent à l’autorité de la Faculté de médecine de Paris, qui s’arc-boute sur le dogme galénique.

Reconsidérer les bien-fondés de la saignée

Outre-Manche, les scientifiques se trouvent à cette époque sous l’influence du père de l’empirisme, Francis Bacon. William Harvey se penche donc sur le liquide rouge de façon expérimentale. La découverte de la circulation sanguine en 1628 par le Britannique ouvre la porte à une nouvelle appréhension du rôle du sang dans le corps humain et permet, petit à petit, de reconsidérer les bien-fondés de la saignée.

Les démonstrations pratiques de Harvey sont relativement simples: à l’aide de garrots, il met en évidence que le sang ne peut pas refluer en sens inverse dans les vaisseaux, c’est-à-dire que son sens de circulation est imposé, des extrémités vers le cœur dans les veines et inversement dans les artères. Ces travaux ont permis de comprendre que le cœur fonctionnait comme une pompe pour assurer la circulation sanguine entre les différents organes. Des connaissances grandement utiles au renouveau médical qui s’opère à cette époque.

Si l’on croit parfois que la transfusion n’apparaît que récemment, les racines de cet acte à l’exact opposé de la saignée datent elles aussi de la fin du XVIIe. «Les premiers essais documentés dans des revues médicales ont lieu autour de 1680 à Londres et à Paris», confie Vincent Barras, professeur à l’Institut des humanités de la médecine de Lausanne. Testé de manière sporadique, ce nouveau traitement est utilisé en particulier pour soigner des patients qui souffrent de saignées trop répétées ou mal maîtrisées. Le sang de veau ou d’agneau côtoie alors le sang humain.

Guerres et transfusion

Dans un contexte d’essor des opérations chirurgicales, les travaux sur la transfusion reprennent vers 1830. De nouveaux outils apparaissent pour la pratique de la chirurgie: «La mise au point de la seringue a lieu au XIXe siècle. Cet outil permet de maîtriser l’injection intraveineuse», souligne le professeur Barras. D’autres événements, cruels pour la population, s’avèrent être des catalyseurs pour le développement de la chirurgie: les guerres.

«Déjà au XIXe, les guerres européennes permettent des progrès en chirurgie. Puis les deux guerres mondiales du XXe siècle ont connu l’amélioration de l’organisation des soins et des dons de sang, qui fait alors partie intégrante des efforts de guerre», détaille le spécialiste de l’histoire de la médecine. Enfin, la typologie des groupes sanguins proposée au début du XXe siècle permet de comprendre que la logique de l’immunologie s’applique aussi au sang et d’éviter les accidents transfusionnels qui avaient lieu jusqu’alors.

«Aujourd’hui, la transfusion a nettement pris le dessus dans les soins pratiqués. A l’échelle du service, on ne réalise qu’une à deux saignées par semaine, pour des indications bien définies comme, essentiellement, l’excès de fer ou de globules rouges», décrit le professeur Michel Duchosal, chef du service d’hématologie au CHUV, à Lausanne. Dans le cas d’un excès de fer, le produit de la saignée peut être récupéré par le centre de transfusion: la boucle est bouclée.

Dossier
L'histoire sanglante de la chirurgie

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