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La saison de la chasse

Si vous pensiez que, à l’aune de la votation sur la caisse unique, j’allais parler de la chasse aux bons risques, vous vous trompiez, il n’y a pas de saison pour celle-ci. Non, je pensais à la vraie chasse, celle qui est ouverte depuis le 1er octobre. Non pas que je sois un féru émule de Diane. Pour moi, cette période correspond à la nécessité de mettre un t-shirt rouge ou très coloré lorsque je vais courir en forêt. Mais plutôt pour relater une anecdote: un patient âgé a été admis la dernière semaine de septembre, nous avons entamé son traitement et, à peine avions-nous fini de lui expliquer les tenants et aboutissants de tout ceci, qu’il nous dit tout de go: «De toute manière, moi je sors mardi prochain [30 septembre].» Un peu interloqués, nous lui avons demandé d’où venait cet empressement: «C’est l’ouverture de la chasse mercredi, je ne loupe jamais l’ouverture.»

Cette anecdote met en lumière la différence qui peut exister parfois quant au but d’un traitement ou d’une autre prise en charge médicale entre médecin et patients. Nous autres médecins, surtout au début de notre carrière, avons tendance à réfléchir en termes d’absence de symptômes (pas de douleur ou de handicap), de cibles à atteindre ou de risque minimal. Par exemple, si l’on traite votre cholestérol et qu’il diminue de 50%, votre risque de faire un infarctus dans les 5 prochaines années passe de tant de pour-cent à tant de pour-cent. C’est un état idéal que nous recherchons, être jeune et en bonne santé pour les 50 prochaines années. Cette manière de penser peut fonctionner éventuellement avec des patients jeunes et en bonne santé, mais inévitablement, l’âge avançant, on est forcé de sortir de ce schéma. Si l’on suit ce dogme et que l’on fonce tête baissée en croyant faire ce qui est, en théorie, le mieux pour notre patient, on risque d’être entraîné dans une spirale d’examens et de traitements, par toujours au bénéfice dudit patient; l’erreur étant d’avoir oublié de demander ce que lui, il veut.

Les priorités changent avec l’âge, une énorme partie de nos patients ne souhaitent que rentrer à la maison pour pouvoir retrouver leur conjoint; s’ils y sont seuls, leur animal de compagnie parfois. Dans notre canton, la fin de l’été et l’automne correspondent à la récolte des fruits, dont la fameuse damassine. Combien de patients avons-nous vu récemment, dont le souci majeur était d’aller récolter leur verger, même si cela devait être la dernière fois. Ils se fichent pas mal de leur risque cardio-vasculaire dans 5 ans, ils espèrent juste vivre ce qui leur reste à vivre en faisant ce qu’ils aiment avec les gens qu’ils aiment. Une leçon de sagesse.

Notre patient est sorti le 30 septembre, il a pu faire l’ouverture. Pauvres chevreuils! * Chef du service de médecineinterne à l’Hôpital du Jura