Chimie

Le salage hivernal peut-il causer des accidents?

Saler les routes aurait un effet pervers: sous certaines conditions, ce sel peut former des cristaux d’hydrohalite, qui rendent la chaussée glissante. Rare, le phénomène serait pourtant à l’origine de plusieurs accidents

On savait déjà qu’il était néfaste pour l’environnement. Le salage hivernal des routes pourrait également provoquer… des accidents. C’est ce qu’estime un chercheur danois, qui propose une méthode pour détecter le dihydrate de chlorure de sodium. Ce composé qui se forme à partir du sel rend la chaussée glissante. Un comble. «Quand on répand de la saumure de chlorure de sodium sur les routes [un produit liquide fait de sel et d’eau, habituellement utilisé en cas de neige, ndlr] pour déneiger ou prévenir l’effet de chutes de neige à venir, elle peut geler la nuit et former des cristaux qui réduisent l’adhérence des pneus, explique Rolf Berg, de l’Université technique du Danemark, qui a conduit des essais en laboratoire avant de publier ses travaux dans la revue Applied Spectroscopy Reviews.

Ces cristaux sont du di-hydrate de chlorure de sodium, ou hydrohalite. Quand il est présent, le salage ne sert plus à rien. On pourrait donc imaginer que les déneigeuses le détectent et utilisent si nécessaire une autre substance, comme le chlorure de calcium qu’on utilise déjà partout par grand froid, par exemple à l’aide d’un second réservoir.»

La piste de l’hydrohalite

Au Danemark, en 1996, sept accidents s’étaient produits en trois jours sur une même autoroute, dont l’hydrohalite pourrait être responsable, rapporte le Dansk Vejtidsskrift d’octobre 2000, une revue spécialisée dans les questions routières. «La température de l’air était de -2 °C à -11 °C et le temps était sec», précise Rolf Berg. Il propose d’utiliser une méthode optique bien connue des chimistes, la spectroscopie Raman, pour détecter la présence de l’hydrohalite. Faute de temps, le chercheur n’a pas réalisé de mesures sur route. «Je prends ma retraite, ces travaux sont une sorte de testament scientifique!»

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«Je n’ai jamais constaté le phénomène soulevé par ce chercheur, explique Laurent Tribolet, le responsable de l’entretien des routes du canton de Vaud. Je n’en ai pas non plus entendu parler alors que nous faisons de la veille, notamment au travers des congrès scientifiques organisés par l’Association mondiale de la route.»

C’est un phénomène heureusement rare, mais bien réel

Chez Giletta, un fabricant de déneigeuses, filiale du groupe suisse Bucher Municipal, on est également étonné par nos questions. «Nous n’avons jamais constaté ce problème sur les chaussées, explique Guido Giletta, le responsable de l’entreprise. Il est arrivé que de l’hydrohalite se forme dans les réservoirs de saumure et obstrue les buses d’éjection. Mais le problème a été réglé en réduisant la concentration de sel de 26% à 23%.» Une solution adoptée notamment par la société française d’autoroute Area. «Cette dilution à 23% évite de démonter les buses pour les déboucher, souligne Patrick Hofman, l’ancien chef d’entretien de l’Area à Annecy. «En revanche, installer des doubles réservoirs – pour le chlorure de sodium et le chlorure de calcium – sur un même camion obligerait à multiplier le nombre de véhicules pour en réduire un risque que, pour ma part, je n’ai jamais constaté en près de trente ans de gestion des autoroutes d’Annecy.»

Accidents suspects

Les travaux de Rolf Berg seraient-ils donc un coup d’épée dans l’eau? Pas si sûr, à entendre Stéphanie Gaudé, du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) de Nancy. «Il y a eu plusieurs accidents par perte d’adhérence en 2006-2007 sur une route des Hautes-Alpes. Nous avons étudié cette chaussée, et nous pensons que ces accidents sont dus au dihydrate de chlorure de sodium.» Une enquête conduite par le Cerema en France a fait remonter des incidents similaires survenus dans le Jura, les Vosges, le Massif Central et la montée vers le tunnel du Mont-Blanc. De plus, les chercheurs du Cerema ont observé — à l’aide de la même technique Raman que celle préconisée par Rolf Berg — de l’hydrohalite sur une portion de chaussée, non loin d’un stock de sel.

Selon Stéphanie Gaudé, l’hydrohalite se forme sur la chaussée dans des conditions très précises. «C’est un phénomène heureusement rare, mais bien réel. Il faut un air très sec et froid, en dessous de -8 °C, par exemple après plusieurs jours de conditions anticycloniques. Il se produit sur des routes de montagne sinueuses, dont la chaussée est tour à tour sèche ou humide en fonction de l’exposition au soleil. Dans ce cas, les pneus transportent du sel des portions humides vers les zones sèches et font grimper la concentration de sel au-delà de 26%, ce qui favorise la formation d’hydrohalite.»

Le Cerema poursuit des analyses par spectroscopie Raman. «Au départ, l’idée était de détecter la teneur en sel pour mieux doser l’épandage, mais on espère aussi détecter l’hydrohalite. Hélas! la technologie ne permet pas encore d’avoir des données précises car la distance entre la saleuse et la chaussée est trop importante.» En attendant, le Cerema a entrepris de rédiger, pour le compte du gouvernement français, une note d’information sur l’hydrohalite, destinée aux gestionnaires des routes françaises. Preuve s’il en est qu’avant de quitter son université, Rolf Berg a pointé un problème qui devra bien, un jour, être résolu.

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