Si on la laisse en paix suffisamment longtemps, une morue (aussi appelée cabillaud) peut vivre 25 ans et peser jusqu'à 100 kg. Aujourd'hui, en mer du Nord, les chalutiers ne tirent de l'eau que des individus de moins de 4 ans qui pèsent entre 4 et 6 kg. «Le dernier bon recrutement, c'est-à-dire le nombre de nouveaux poissons qui apparaissent chaque année, date de 1996, explique Capucine Mellon, chercheuse au Laboratoire des ressources halieutiques de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) à Boulogne-sur-Mer. Et les individus de cette classe d'âge ont déjà tous disparu.»

Pour les pêcheurs, le problème du cabillaud, c'est qu'il grossit rapidement alors qu'il met du temps avant de pouvoir se reproduire. Aujourd'hui, 90% des individus pêchés sont encore immatures lorsqu'ils atterrissent dans les cales des chalutiers. «De plus, en mer du Nord, les espèces de poisson sont très mélangées, précise Capucine Mellon. On ne peut donc pas simplement agrandir le maillage des filets pour n'attraper que les grosses morues, parce que dans ce cas, on perd toutes les autres espèces dont les membres se sont déjà reproduits.»

La situation en mer du Nord et à l'ouest de l'Ecosse est donc dramatique. L'interdiction faite récemment par la Commission européenne d'«utiliser, jusqu'au 30 avril, tout engin susceptible de conduire à la capture de cabillaud» dans plusieurs grandes zones porte en elle l'espoir que les stocks vont se reconstituer. Les mois de janvier à avril correspondent justement à la période de reproduction de l'espèce. Mais le succès de cette opération n'est pas garanti. «Peut-être qu'il faudra reconduire l'interdiction l'année prochaine», note Capucine Mellon. Et peut-être celle d'après encore, et ainsi de suite. Les pêcheurs canadiens de Terre-

Neuve en savent quelque chose. Pour cause d'effondrement des stocks au large de leurs côtes, un moratoire gèle totalement la pêche à la morue depuis 1992, avec un léger assouplissement dans la réglementation depuis 1999.

La difficulté de reconstituer les stocks de morue de Terre-Neuve ne s'explique pas aisément. Certains avancent les conditions climatiques particulières qui ont régné durant les années 90. La morue n'est jamais aussi à l'aise que lorsqu'elle nage dans de l'eau entre 4 et 6° C. Mais, à la suite de légères perturbations des courants marins, les eaux de l'Atlantique Nord se seraient refroidies un peu, juste assez pour que la morue commence à grelotter et ne parvienne plus à assurer une reproduction efficace.

D'autres évoquent les phoques, prédateurs de morues. Leur nombre a très fortement augmenté cette dernière décennie. Ces mammifères marins mangent non seulement du cabillaud, mais aussi leur principale source de nourriture, le capelan. En 1999, la population des phoques du Groenland, l'espèce la plus nombreuse au large du Canada, a été estimée à plus de 5 millions d'individus, soit plus du double de ce qu'elle était de 1960 à 1980. Il semblerait également que ces animaux dévorent plus de morues que n'en pêchent les hommes dans les rares zones autorisées. Mais selon certains scientifiques, le phoque pourrait s'attaquer à d'autres prédateurs que la morue. Chasser intensivement le mammifère marin ne rétablira donc pas forcément les stocks à leur niveau d'autrefois.

La chute des populations de cabillaud au large de Terre-Neuve a pris le monde par surprise. C'était le premier signe envoyé par la nature pour signaler que la limite des ressources maritimes était atteinte. Il faut dire aussi que ces régions renfermaient les stocks les plus importants du monde. L'abondance était telle que les premiers à en rendre compte, les membres de l'exploration de John Cabot parvenue au Canada en 1497, en étaient émerveillés: «La mer grouille de poissons qui peuvent être attrapés non seulement au filet, mais aussi avec des paniers et même en lançant simplement une pierre.» Un siècle après, les premiers colons viennent s'installer durablement sur les côtes du Canada actuel, avant tout pour assurer l'infrastructure nécessaire pour saler et sécher la morue pêchée au large.

Entre-temps, les Portugais ont eu le temps d'en faire un plat national. Dès le XVe siècle, les explorateurs adoptent ce poisson des mers froides, facile à conserver, pour leurs longs voyages. En retour, la morue colonise facilement les tables du Portugal qui en devient rapidement un des plus grands consommateurs. Et c'est dans les eaux dangereuses, mais exceptionnellement poissonneuses de Terre-Neuve, que s'approvisionnent les pêcheurs lusitaniens, rapidement rejoints par les Espagnols, puis par les Français et les Anglais. Ainsi se développe progressivement la pêche commerciale du cabillaud. Dans les années 1880, les côtes atlantiques de Terre-Neuve et du Labrador hébergent environ 200 000 habitants, tous plus ou moins liés à l'exploitation de la morue. Des centaines de milliers de tonnes de poissons sont remontées chaque année jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale.

Dès 1950, les choses se gâtent sérieusement. Jusqu'à la limite des eaux territoriales située à 12 miles des côtes, des pêcheurs du monde entiers viennent se servir à grands renforts de chalutiers modernes, de filets gigantesques et de navires conçus pour racler le fonds de l'océan. Le Canada finit par s'inquiéter et étend sa juridiction sur les ressources naturelles de la mer jusqu'à 200 miles de la côte. Mais finalement, le pays ne prend pas de mesures suffisantes et les populations de morues finissent malgré tout par sombrer. Un scénario qui vient de se répéter en mer du Nord.

Face à un poisson qui a aidé les Vikings, suivis par d'innombrables autres navigateurs, à effectuer leurs si longs voyages; qui a contribué à la Révolution française (le sel utilisé pour sa conservation avait été frappé par un impôt excessif peu avant le soulèvement populaire); qui est à l'origine de la première méthode commercialement viable de congélation des aliments (ce qui a fait la fortune du New-Yorkais Clarence Birdseye, inventeur des bâtonnets de poissons en 1930); voilà une manière bien ingrate de se comporter.