«Je reviens du couloir de la mort», «j’aurais préféré qu’on m’endorme plutôt que de vivre ça»: ces phrases, les professionnels de la santé les ont parfois entendues de la bouche de patients hospitalisés en raison du Covid-19.

C’est ce dont témoigne Nicole Doser Joz-Roland, médecin-chef en médecine interne à l’hôpital de Morges. Son unité reçoit des patients atteints du Covid-19 en voie de récupération: certains ont passé des jours, voire des semaines, en soins intensifs, d’autres en soins continus. Ils ont perdu de la masse musculaire, ont de la peine à se lever, parfois à manger.

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A leurs douleurs physiques s’ajoute souvent une souffrance psychologique. «Il y a pour l’instant beaucoup d’inconnues sur les effets du Covid-19 sur la santé psychique, relève la médecin. Les troubles documentés sont liés aux effets de la maladie et à l’hospitalisation. Les patients ont souvent vécu des choses difficiles, leur corps leur fait mal, ils ont eu l’impression d’étouffer. Ils craignent de ne plus réussir à respirer.»

Stigmatisation et sentiment de culpabilité

Les malades sont aussi affectés par l’environnement anxiogène actuel. «Nous sommes préoccupés par l’état psychique de nos patients, s’inquiète Lamyae Benzakour, médecin adjointe responsable de la psychiatrie de liaison aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Cette situation de crise sanitaire a des conséquences psychologiques inhabituelles pour une infection. Le nouveau coronavirus possède une résonance particulière dans les médias, que les autres maladies n’ont généralement pas.»

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Un constat partagé par Nicole Doser Joz-Roland de l’hôpital de Morges: «Il y a un flux d’informations incessant sur le coronavirus et de nombreuses incertitudes demeurent, cela génère beaucoup d’inquiétudes. Les patients se sentent stigmatisés. Certains culpabilisent, ils ont peur de rentrer chez eux et de contaminer les membres de leur famille.» Des difficultés qui pourraient persister dans le temps: «Une étude de 2007 montre qu’un an après avoir été touchés par le SRAS, un tiers des patients sont atteints d’anxiété ou de dépression», précise la doctoresse.

Le trouble des soins intensifs

Après un séjour aux soins intensifs, un trouble confusionnel aigu risque également d’apparaître, que l’on appelle aussi encéphalopathie des soins intensifs. Son apparition est liée à différents facteurs, dont la sévérité de l’inflammation, le type de sédation administrée et l’environnement.

Les personnes malades ont besoin du soutien de leurs proches, chose dont elles sont justement privées à l’heure actuelle

Lamyae Benzakour, responsable de la psychiatrie de liaison aux HUG.

«Dans le cas du Covid-19, un orage de cytokine [à savoir une surinflammation du système immunitaire] se déclenche parfois, il agresse le cerveau, le rendant plus vulnérable. Ensuite, il y a la durée du coma pharmacologique dans lequel il faut plonger le patient pour qu’il soit intubé. Finalement, l’environnement des soins intensifs joue un rôle: il y a de l’agitation, des tuyaux, des bruits. Une fois réveillé, le patient se repose difficilement», explique le professeur Mauro Oddo, médecin-chef du Service de médecine intensive adulte du CHUV.

Selon des études effectuées avant le Covid-19, entre 50 et 80% des patients peuvent développer cet état confusionnel à leur sortie des soins intensifs. Dans la grande majorité des cas, les effets se résorbent en moins de quatorze jours. Pour ceux qui gardent des séquelles, un suivi est alors mis en place.

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Préserver les liens humains

L’accompagnement psychologique des patients atteint du Covid-19 est rendu plus difficile par les nombreuses mesures de protection à respecter: «On porte des masques, des surblouses, des gants, les patients sont seuls dans une chambre, parfois sans fenêtre, c’est anxiogène. La bouche masquée, on essaie de sourire avec les yeux. On accompagne toujours les patients mais autrement», raconte Nicole Doser Joz-Roland.

La doctoresse donne l’exemple des retrouvailles entre un homme de 92 ans hospitalisé pour un Covid-19 et sa femme. «On a organisé un rendez-vous à la Roméo et Juliette, lui depuis la fenêtre de sa chambre au premier étage et sa femme à l’extérieur. Rien qu’avec cela, le patient a remonté la pente. Il faut à tout prix préserver les liens humains», rappelle-t-elle.

Dépistage systématique

Aux HUG, l’équipe de psychiatrie de liaison pour adultes a mis en place un dispositif de dépistage systématique de la souffrance psychique chez les patients hospitalisés pour une infection au Covid-19. «Ces personnes ont besoin du soutien de leurs proches, chose dont elles sont justement privées à l’heure actuelle. Elles sont vulnérables et nous essayons de les soutenir en cherchant des solutions au cas par cas», assure Lamyae Benzakour, médecin adjointe responsable de la psychiatrie de liaison aux HUG.

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Dans les vingt-quatre premières heures suivant l’hospitalisation, chaque patient atteint du Covid-19 reçoit la visite d’un membre de l’équipe de psychiatrie de liaison, qui propose de remplir des questionnaires pour une autoévaluation. Parfois, les signes d’anxiété ressemblent aux symptômes du virus: c’est le cas, par exemple, avec les difficultés respiratoires. Raison pour laquelle l’évaluation utilise aussi d’autres éléments, comme la fréquence de certaines sensations ou l’apparition, dans le discours des patients, de phrases telles que «j’ai le sentiment que quelque chose d’horrible va m’arriver» ou «j’ai l’impression de fonctionner au ralenti».

«Pour identifier les personnes ayant besoin de soutien, nous utilisons les dispositifs habituels mais aussi ceux mis en place pour des terrains d’urgence, comme lors de catastrophes naturelles ou d’attentats, car ici se joue un événement collectif grave, explique Lamyae Benzakour. Le travail de prévention joue un rôle essentiel pour protéger la santé psychique de la population à la suite de cette crise.»