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«En santé, il y a un lien entre nature et culture»

L’anthropologue Margaret Lock plaide pour la prise en compte des sciences sociales dans l’élaboration des politiques sanitaires

Margaret Lock est anthropologue à l’Université McGill de Montréal. Ses études sur la ménopause des femmes japonaises, menées dans les années 1980, ont été couronnées de plusieurs prix, dont le prestigieux Prix Staley de l’Ecole de recherche américaine. C’est à partir de ce travail que la Canadienne a forgé le concept de «biologie localisée», à l’origine d’un nouveau courant de l’anthropologie médicale. Visant à étudier les variations du corps humain en relation avec son environnement social, culturel et économique, ce courant est en plein essor, sous l’impulsion des découvertes en épigénétique – discipline qui entend décrire l’influence de l’environnement, au sens large, sur l’expression du programme génétique.

Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont le plus récent, The Alzheimer Conundrum (Princeton University Press, 2013), explore la frontière ténue entre le vieillissement et la folie, en revisitant le thème philosophique du normal et du pathologique.

Invitée à Genève pour un colloque de sciences humaines organisé par la Fondation Brocher sur le thème «Epigénétique et environnement», elle s’inquiète des implications politiques des études en épigénétique. Avec l’ensemble des participants au colloque, elle lance un appel à la collaboration entre chercheurs en sciences sociales et épigénéticiens, afin que soit mieux prise en compte la complexité des interactions entre génome et environnement.

Vous êtes à l’origine du concept de «biologie localisée», forgé à la suite des études que vous avez menées au Japon sur la ménopause. Pouvez-vous développer?

Margaret Lock: Ces études m’ont permis de montrer que, si la ménopause survient au même âge chez les femmes japonaises et chez les femmes nord-américaines, certains symptômes qui lui sont associés diffèrent. Les bouffées de chaleur ou les suées nocturnes sont moins fréquentes chez les femmes japonaises que chez les femmes vivant au Canada et aux Etats-Unis, au même titre que l’ostéoporose, les maladies cardiaques et le cancer du sein, comme cela avait été montré précédemment. La perception de la ménopause diffère également: le terme employé dans la langue japonaise évoque une évolution vers une période de vie plus spirituelle, et la fin des menstruations n’en est qu’un élément, une vision positive très différente de la nôtre.

Ces observations viennent contredire la vision médicale, qui considère la ménopause comme un processus universel associé à un ensemble de symptômes inévitables. La survenue de ces symptômes dépend aussi de facteurs socioculturels. La ménopause telle qu’elle est perçue par la médecine occidentale est une construction culturelle. Le concept de «biologie localisée» vient démonter cette construction, en attirant l’attention sur la complexité des facteurs qui influencent la ménopause. Le terme a été inventé en 1821 par Charles Gardanne, un médecin français, et s’est mis à circuler au milieu du XIXe siècle dans les cercles médicaux en Europe et en Amérique du Nord pour désigner la période entourant la fin des cycles menstruels.

En divisant la vie des femmes en un «avant» et un «après» ménopause, la médecine occidentale a ainsi gardé une emprise sur leur corps. De là est née la perception selon laquelle la ménopause était l’affaire de la médecine, à l’époque même où les professions de gynécologue et d’obstétricien étaient en train de se structurer.

Quelle a été la portée de ce concept?

– Au départ, beaucoup d’anthropologues étaient réticents et ont ignoré mon approche, car elle remet en question l’idée selon laquelle le savoir médical est porteur d’une vérité sur le corps humain. Mais lorsque mon livre Encounters with Aging: Mythologies of Menopause in Japan and North America (University of California Press, 1993) a reçu le Prix Staley, cela a attiré l’attention sur mes travaux. Le concept de biologie localisée s’est imposé progressivement et de nombreux jeunes anthropologues s’appuient aujourd’hui sur lui.

Depuis une dizaine d’années, les découvertes en épigénétique fournissent des arguments scientifiques à l’existence d’un lien entre nature et culture, d’où l’importance des études en biologie localisée. Le fonctionnement du génome d’une personne, comme celui de son corps, s’explique sous cet angle. Les variations des gènes et de leur expression résultent d’une longue évolution, dirigée par l’interaction du corps avec l’environnement, qu’il s’agisse des habitudes alimentaires, des comportements ou des pollutions environnementales. Ces facteurs sont d’ordre culturel mais aussi historique et socio-économique.

Aujourd’hui, vous proposez le nouveau concept de «biologie située». Pourquoi?

– Le concept de «biologie localisée» vient ébranler la vision du corps biologique universel forgée par la science. Il traduit l’enchevêtrement entre les facteurs biologiques, sociaux et environnementaux qui influencent tout au long de la vie les processus biologiques. Ces interactions sont d’autant plus dynamiques qu’aujourd’hui les mouvements de populations sont incessants. Les variations biologiques du corps que nous observons sont l’équivalent d’un instantané figeant ces mouvements. Le corps humain est bien sûr toujours le même, mais il existe des différences moléculaires importantes liées au fait que le corps est situé dans un environnement spécifique, à un instant donné. Le concept de «biologie située» traduit cela.

Vous mettez en garde contre la construction d’un nouveau discours médical à partir des découvertes en épigénétique. De quoi s’agit-il?

– Les recherches en épigénétique révèlent la base moléculaire de l’influence de l’environnement sur notre organisme. A partir de là, de nouveaux médicaments sont développés. Les anthropologues et les historiens réunis à la Fondation Brocher ont exprimé leur inquiétude au sujet de cette tendance.

Ces nouveaux médicaments ciblent en grande partie le cancer, et dans ce cas, bien sûr, ils sont utiles. En revanche, nous sommes préoccupés par les retombées de l’épigénétique dite comportementale. De nombreuses études établissent des liens entre la base moléculaire de maladies mentales comme la dépression et des facteurs socio-économiques comme la pauvreté, avec à la clé un traitement ou une recommandation. En 2011, une recommandation de l’Académie américaine de pédiatrie visait ainsi à prévenir les risques à long terme pour le fœtus du «mauvais» stress durant la grossesse.

Or, ces liens sont beaucoup plus complexes. Le racisme et la discrimination qui touchent par exemple les Afro-Américains aux Etats-Unis sont à l’origine des mauvaises conditions socio-économiques. Il s’agit là de choix politiques qui relèvent de la responsabilité des sociétés.

Les épigénéticiens en général ne se sentent pas concernés par ces enjeux et c’est à nous, anthropologues, de leur donner une visibilité. Nous plaidons contre l’hégémonie du savoir scientifique et pour que les connaissances issues des sciences sociales soient prises en considération pour l’élaboration des politiques de santé. Si on veut vraiment tirer parti des découvertes en épigénétique, nous devons considérer que les sociétés qui encouragent la violence chronique, les inégalités et les discriminations violent le droit à la santé de leurs citoyens et des générations à venir.

 

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