Catastrophes

Sauver des flots Manhattan

L’ouragan «Sandy» a rappelé la vulnérabilité de New York face aux colères de l’Atlantique. De nombreux experts réclament le lancement de grands travaux sur mer et sur terre

En 2010, le Musée d’art moderne de New York (MoMA) avait tenté de provoquer le débat sur le réchauffement climatique et les menaces qu’il fait peser sur la Grande Pomme en organisant une exposition intitulée Courants montants, projet pour les rives de New York. Une vision prémonitoire qui a d’autant plus de résonance que l’ouragan Sandy a récemment semé la dévastation à Lower Manhattan et dans les alentours de New York: 110 personnes (dont 43 à New York) sont mortes en raison de la tempête qui a causé pour plus de 50 milliards de dollars de dégâts (17 milliards pour la ville de New York).

Le débat très new-yorkais sur la nécessité de protéger la ville et ses 930 kilomètres de côtes contre les ouragans resurgit comme un serpent de mer. Cela fait près d’une décennie qu’il fait rage. Et même si la ville a pris quelques mesures sous l’impulsion de son maire Michael Bloomberg, convaincu par la réalité du réchauffement climatique, celles-ci se sont avérées très insuffisantes face à la puissance de l’ouragan Sandy.

Professeur à l’Institut d’études de l’environnement à l’Université d’Amsterdam et spécialiste des questions relatives à la gestion des risques, Jeroen Aerts a publié en juin dernier les résultats d’une étude intitulée «Ouragan Irene: un avertissement pour New York?» et mandatée par la ville de New York après la tempête d’août 2011. Le chercheur estime qu’au vu de la densité de population de la Grande Pomme, qui compte plus de huit millions d’habitants, des mesures de prévention s’imposent. La première option serait de construire des digues de protection dans des endroits stratégiques. La première serait installée dans l’océan, au lieu dit Arthur Kill, une route maritime séparant Staten Island, très touchée par Sandy, et la côte du New Jersey. La seconde dans l’East River et une troisième en mer près du pont de Verrazano entre Staten Island et Brooklyn. Le détroit de Long Island pourrait aussi être équipé d’une telle digue modulable.

Le projet n’est pas en soi révolutionnaire. Amsterdam, Londres ou encore Venise ont construit des digues similaires pour tenter de limiter les effets des inondations. Saint-Pétersbourg, en Russie, a achevé voici un an une digue de 24 kilomètres à travers le golfe de Finlande. Jeroen Aerts a déjà présenté aux autorités new-yorkaises les coûts et les bénéfices de telles installations. Le coût dépendra du nombre de constructions, mais il va de 7 à 17 milliards de dollars. A cela s’ajouteront des coûts pour élever le niveau des rives de l’autre côté des digues, car elles seront confrontées à une augmentation du niveau de l’eau. Mis en regard des dégâts occasionnés par Sandy, le coût d’une telle infrastructure, qui protégerait la ville, mais aussi les aéroports de LaGuardia et JFK, paraît assez raisonnable.

«C’est tout à fait faisable et la technologie envisagée a déjà fait ses preuves, précise Jeroen Aerts. Le défi n’est pas lié au coût, mais à la prise de décision. Après l’ouragan Katrina en 2005, il n’a fallu que six mois pour ériger une telle digue à La Nouvelle Orléans. A New York, les acteurs (publics et privés) sont nombreux et les avis divergent fortement. Les entreprises poussent à la construction de ces parois de protection. Certains habitants le long de la côte s’y opposent déjà pour des raisons esthétiques et d’autres, enfin, estiment que New York et les Etats-Unis n’ont pas les moyens financiers de se payer de telles constructions. On pourrait attendre dix ans avant qu’une décision soit prise si elle est prise un jour.»

Spécialiste de la gestion des risques liés aux catastrophes à l’Université de Columbia, Klaus Jacob avait averti les autorités des effets potentiellement dévastateurs d’un ouragan comme Sandy. Pour lui, les digues dans la mer ne sont valables que si l’on est en mesure de les adapter dans le long terme. Car, avec la montée du niveau des mers, elles risquent d’être frappées d’obsolescence. A ses yeux, il importe parallèlement de prendre des mesures sur terre.

Un groupe de travail «Climate Change Adaptation Task Force» a déjà songé aux adaptations que New York pourrait entreprendre pour mieux se protéger. Jeroen Aerts présentera lui aussi un rapport dans ce sens en janvier prochain. La liste des adaptations possibles est longue: surélévation des stations de métro, renforcement des fondations des bâtiments, élévation des jetées ainsi que des installations électriques, remplacement de l’asphalte traditionnel recouvrant les routes par des matériaux plus poreux, création de zones humides. Les vieux sages le disent. La nature a été chassée de Manhattan, il faut la faire revenir.

Des chercheurs ont même envisagé de recréer en mer, à proximité de la ville, des récifs d’huîtres pour la bonne raison que ces formations ont la faculté d’atténuer l’effet des vagues.

Les vieux sages le disent. La nature a été chassée de la métropole, il faut la faire revenir

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