La Chambre des lords vient de confirmer la décision déjà prise par la Chambre basse du parlement britannique d'autoriser le clonage thérapeutique (qui vise à produire des tissus transplantables compatibles avec un patient receveur potentiel d'une greffe), ainsi que la recherche fondamentale sur l'embryon humain de moins de 14 jours. A court terme, c'est surtout cette dernière possibilité qui est importante, car les cellules souches embryonnaires humaines ont la propriété fascinante de se maintenir en culture indéfiniment, tout en étant capables de se différencier en n'importe quel type de cellule du corps humain. Ces cellules sont obtenues à partir d'embryons surnuméraires issus de fécondations in vitro.

C'est l'existence de tels embryons voués à la destruction qui suscite la réprobation de ceux pour qui l'intégralité des droits de la personne humaine est présente dès la fécondation: conviction minoritaire respectable, mais qui a réussi en Mitteleuropa à prendre en otage toute la société civile, tout au moins tant qu'il s'agit d'embryons in vitro (pour l'interruption de grossesse, c'est différent, car notre société mécréante et postmoderne se rebiffe plus fermement lorsque des libertés individuelles sont en danger, en l'occurrence le droit des femmes à décider). Ainsi, sous la pression des milieux ultraconservateurs, et grâce à l'indifférence de la droite économique ainsi qu'aux nostalgies luddites d'une partie de la gauche, la législation suisse est une des plus réactionnaires d'Europe en matière de procréation assistée.

La décision britannique a suscité une levée de boucliers sur le Continent. L'officialité bien-pensante a convoqué les suspects usuels: savants ambitieux prêts à jouer les Frankenstein, industriels avides de profit, politiciens veules pressés de vendre les droits de l'homme à la technostructure, méchants philosophes utilitaristes anglo-saxons. Les tenants de la pensée unique bioéthique devaient prouver qu'une fois de plus l'éthique était sacrifiée sur l'autel de la technoscience, du marché et du pragmatisme sans principes. Pourtant une voix discordante s'est courageusement élevée là où on l'attendait le moins, en Allemagne. Bioéthicien de formation, le ministre d'Etat à la Culture, Julian Nida-Rümelin, ne refuse pas catégoriquement la recherche sur l'embryon. Sous certaines conditions, cette recherche est à défendre avec l'éthique et non contre elle. En effet, Nida-Rümelin reconnaît que les droits fondamentaux de la personne humaine ne peuvent pas être étendus automatiquement à ce conglomérat de quelques cellules qu'est l'embryon de cinq jours. Un embryon qui, à ce stade, n'a d'ailleurs pas encore décidé s'il engendrerait zéro, une ou plusieurs personnes… Inutile de dire que le ministre a passé un mauvais quart d'heure dans les médias allemands dits de qualité, pour qui le moralisme larmoyant est encore le réflexe ordinaire dès qu'il s'agit de bioéthique. Mais il n'est plus seul désormais. La nouvelle ministre de la Santé et le chancelier Schröder lui-même ont donné le ton d'une ère nouvelle où les questions de bioéthique seraient débattues sans œillères idéologiques.

Alex Mauron est ethicien, professeur à l'Université de Genève.