Sa fille nouvelle-née allait passer de son adorable sein à des nourritures exogènes, et Zoé en était malade d'avance: par quoi commencer? La majorité de ses multiples livres et traités de puériculture – elle est psy, mais ça se soigne! – conseillaient de tenter quelques gouttes de jus de carotte. Cela donne une belle couleur de peau au bébé (à dose toxique, mais faut pas le dire). Son journal radical de défense des consommateurs avait fait un essai comparé des doses d'engrais résiduels – sale chimie! – dans les carottes de dix supermarchés, dix marchés et cinq boutiques traditionnelles. En général – catastrophe! – les hyper l'emportaient. Aucun doute, ils les lavaient avec des détergents – sale chimie!

Exception: une petite boutique de rien du tout, à l'autre bout du canton. N'écoutant que sa conscience écologique aiguë, Zoé brave les embouteillages et le dioxyde de carbone. A peine garée, elle demande au vieil épicier:

«… des carottes biologiques…

– Des carottes quoi?

– Ben, des carottes qu'ont poussé sans engrais! Celles dont on parle dans ce journal…

– (furieux!) Mais ma petite dame! Dans mes carottes, y a AUTANT d'engrais que dans les autres! Vous voulez que je les emballe dans votre journal?»

Cette histoire vraie témoigne d'un consternant échec de nos études, supérieures dans le cas présent, à faire intégrer l'un des concepts les plus basiques des sciences, à savoir l'unité des éléments de notre environnement. La nature est faite d'êtres vivants ou non qui ne sont tous qu'atomes et molécules chimiques, parmi lesquels il n'y a ni bon ni mauvais. La vieille distinction entre chimie organique et minérale ne tient plus. A petite dose, des éléments minéraux – souvent toxiques à forte dose – sont indispensables à la vie. Et puis la chimie du carbone – celle de la vie! – fabrique tous les jours des composés artificiels qui ne risquent pas d'apparaître dans la nature. Les engrais sont la nourriture des plantes, et certains engrais naturels sont beaucoup plus toxiques, voire dangereux, que certains produits de synthèse.

La vache folle fait émerger des écologistes spongiformes bovés qui prêchent ici et là, y compris au parlement, qu'il est dangereux et «contre nature» de donner à manger des produits animaux à des herbivores. Comme si la chimie des herbivores était d'une autre nature que celle des carnivores, comme s'il n'y avait aucun risque de tomber demain sur un «prion» de la patate! Ces crétins ont-ils oublié l'histoire de l'ergot de seigle et du «mal des ardents»? Sûr que leurs ancêtres bio de l'époque ont prêché qu'il fallait que les humains cessent de manger du pain et ne mangent plus que du bœuf, parce que c'était leur nature! Rien n'est plus dangereux et mystique que l'idée de nature. «Dieu, ou la nature», écrivait Lamarck, bref, le finalisme irrationnel.

En attendant, le «bio» produit moins et vend plus cher, grâce à une agit-prop de réseaux relayée par la pub, des produits souvent moins bons ou identiques (pas toujours, mais alors à quel prix!). Il a le mérite d'accroître certaines marges des hypermarchés et d'entretenir quelques réserves de soixante-huitards et leurs héritiers. Lesquels luttent fiévreusement contre le néolibéralisme et la mondialisation… en utilisant leurs propres armes: opium du peuple et méthode Coué. C'est déjà pas si mal.

* Généticien, professeur à l'Université de Genève et au Musée de l'homme à Paris.