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Science Matters, la start-up qui veut rendre leur noblesse aux observations

Cette plateforme open science née à Zurich préfère les observations scientifiques de base aux histoires élaborées et sexy des grandes revues


 

Science Matters est une plateforme de publication d’articles open science née à Zurich en 2016, et qui propose aux chercheurs non de publier de grands articles avec des expériences qui s’enchaînent plus ou moins mécaniquement, mais de «revenir aux fondamentaux» en publiant des observations, solidement étayées, sans forcément les englober dans un narratif plus vaste. Une démarche originale à une époque où est encouragée une certaine «storyfication» de la science, qui se traduit en creux par une crise de la reproductibilité.

«Les revues insistent pour avoir des histoires, certaines exigeant qu’elles ne soient pas descriptives mais qu’elles révèlent les mécanismes sous-jacents. Quelle prétention! Il faut un journal qui publie des observations», selon le biologiste Kai Simons, un des soutiens de la start-up. «Il faut des maisons en briques et pas des palais de paille», estimait en mai le professeur de médecine William G. Kaelin Jr. dans Nature: des articles avec moins d’ambitions et plus de preuves… C’est ce que veut faire Science Matters.

Le site a des accords avec les Universités de Zurich et de Berne, le Département des sciences de la vie de l’EPFL mais aussi l’Université de Toronto, et a été distingué par la Commission européenne. Une quarantaine d’articles ont déjà été publiés, sur les 300 qui lui ont été soumis.

Entretien avec son fondateur, Lawrence Rajendran, neuroscientifique à l’Institut pour la médecine régénérative de l’Université de Zurich.

Le Temps: Votre plateforme Science Matters est née en réaction au «publish and perish»…

Lawrence Rajendran: Quand j’ai fini mon post-doc, un de mes collègues à Zurich m’a dit qu’avec un Nature en premier nom et un comme deuxième auteur, je pouvais postuler à un poste de prof. Il ne m’a pas demandé sur quoi je travaillais, ni ce que j’avais trouvé, il a juste parlé des articles. Cela dit tout du système! J’ai eu l’idée de Science Matters parce que lorsqu’un article est refusé, c’est peut-être parce qu’il ne raconte pas une assez bonne histoire, attirante, ce qui est réclamé aujourd’hui. Mais des parties de l’article restent bonnes, intéressantes. Je le vois dans les articles qui sont retirés, rétractés dans mon domaine. Flemming n’aurait pas pu publier dans le système actuel son observation sur la pénicilline et les bactéries!

Une observation seule a-t-elle du sens sans son contexte, ses développements possibles? La science ne consiste-t-elle pas à l’intégrer dans un discours cohérent plus vaste?

Nous voulons encourager une science honnête. Au lieu de publier une histoire fondée sur une observation, publions une bonne observation, vérifiée, reproductible. Cela permet aussi d’éviter la pression des grandes revues qui veulent des histoires. De nombreux jeunes chercheurs sont attirés par ce modèle, même s’ils craignent que leurs magnifiques observations publiées chez nous ne soient pas reconnues.

Votre modèle économique aussi est original…

Nous fonctionnons sur le principe de l’open science: une fois publié, un article est accessible à tout le monde. Un scientifique qui veut publier entre lui-même ses données et son texte sur notre interface. Tout est traité en triple aveugle, les éditeurs, les reviewers ne savent pas qui a écrit le papier qu’ils lisent, et l’auteur ne sait pas qui l’a relu et édité. Seul l’article compte. Les frais de publication sont de 300 dollars par article, qui couvrent le travail de reviewing et d’édition – nous dédommageons les éditeurs et les reviewers [ndlr: Il faut débourser de 1500 à 5000 dollars dans de nombreuses grandes revues pour obtenir la publication et son accès libre]. J’ai payé de ma poche pour les 500 premiers articles qu’on nous a soumis. Nous avons passé un accord avec l’Université de Zurich. En 2016, elle nous a donné 40 000 francs et ce forfait lui permet de soumettre autant d’articles qu’elle veut. C’est une solution gagnant-gagnant. Notre prochaine étape, c’est notre demande d’homologation auprès de PubMed pour être répertoriés. Elle doit être étudiée cet automne. Ensuite, nous aurons bien plus de visibilité. A terme, nous projetons de nous ouvrir aux sciences sociales et aux humanités.

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